Jacques Attali

2006 November 1
by Corée Affaires

Économiste, écrivain, membre honoraire du Conseil d’État et conseiller spécial de François Mitterrand de 1981 à 1991, Jacques Attali fait partie du paysage intellectuel et économique français depuis de nombreuses années. De passage en Corée à l’occasion du World Knowledge Forum, un forum réunissant chaque année de nombreuses personnalités des mondes politique, académique et des affaires, il livre à Corée Affaires le fruit de ses réflexions sur les enjeux géopolitiques des mutations technologiques.

Vous vous intéressez de très près à l’évolution des technologies, notamment par le biais de votre société de conseil Attali & Associés. Pourriez-vous nous expliquer comment selon vous les mutations technologiques peuvent avoir un effet sur la géopolitique ?
Je vais prendre deux exemples simples. Au quinzième siècle, l’Europe a découvert, ou plutôt redécouvert l’imprimerie, car il ne faut pas oublier que le plus ancien document imprimé a été mis au jour près de Gyeongju dans le sud de la Corée. On a alors prédit deux conséquences à l’invention de l’imprimerie : l’Église catholique allait renforcer son pouvoir grâce la diffusion de multiples bibles imprimées et le Latin allait devenir la principale langue de communication en Europe grâce aux livres imprimés dans cette langue. Et que s’est-il passé ? Le peuple a pu pour la première fois avoir facilement accès aux textes religieux et a pu développer son esprit critique à leur encontre. Le résultat fut que l’Église a perdu en influence. Le Latin a quant à lui certes été la langue des premiers livres imprimés, mais petit à petit les dictionnaires bilingues ont fait leur apparition et ce sont finalement les langues nationales qui ont profité de cette invention. Autre exemple, l’essor de l’automobile après la Première Guerre mondiale a directement influé sur la géopolitique du Moyen-Orient. Pariant sur ce moyen de transport, les Etats-Unis ont dû s’assurer de disposer de ressources suffisantes en pétrole pour faire face à leur développement. Ils ont donc cherché à étendre leur influence sur la péninsule arabique. Ces deux exemples montrent que les innovations technologiques peuvent directement influer sur la géopolitique, et pas forcément dans le sens où l’on s’y attend.

Cela s’applique-t-il à la Corée ?
La Corée du Sud est un pays limité en taille qui a fait le pari du développement technologique et des industries de pointe à haute valeur ajoutée pour pallier un manque relatif de ressources naturelles. En ce sens, elle constitue un laboratoire très intéressant pour étudier l’influence des technologies sur le poids géopolitique d’une nation. Cette stratégie l’a déjà aidé à affirmer son rôle sur la scène économique – en atteignant le onzième rang économique mondial – mais aussi politique. Pour le moment elle n’a pas le poids politique de la Chine ou des Etats-Unis bien sûr, mais eux aussi ne sont pas intouchables : le déficit commercial des Etats-Unis est très important et la Chine est très dépendante de ses exportations. Sur ce plan, la Corée et la France sont similaires. A l’échelle mondiale, la France est un pays également limité en matière de superficie et de population, mais elle a su acquérir une place de premier plan sur la scène économique comme sur l’échiquier politique. Les entreprises françaises et coréennes ont donc beaucoup à gagner dans leur rapprochement et dans une plus grande coopération. C’est pourquoi mon cabinet Attali & Associés intervient activement en tant que conseil stratégique aux banques d’affaires dans le cadre de partenariats entre sociétés françaises et coréennes.
En fait, il me semble que l’économie réagit de façon très sensible aux évolutions technologiques et que le politique se modifie également, mais pas au même rythme. Regardez aujourd’hui : dans le monde des affaires, tout se fait via l’informatique, alors que dans la quasi-totalité des pays du monde on vote encore avec des bulletins en papier !

Voulez-vous dire par là que selon vous c’est le marché qui influence le politique ?
Absolument pas ! Le marché et le politique sont absolument indissociables. Le marché et les lois qui le régissent ont toujours été implémentés par des pouvoirs politiques forts, même dans le cas d’une économie libérale. Il existe un seul exemple aujourd’hui de pays sans État, la Somalie. Dans ce pays sans lois, le marché est réduit à sa plus simple expression et le niveau de développement est très faible. Malgré ce qu’enseigne la théorie économique, une pure économie de marché sans intervention étatique est à mon avis une utopie. En revanche, je suis intimement persuadé que l’on peut utiliser l’économie pour influencer la géopolitique. Selon moi, lutter contre la pauvreté, c’est lutter pour la paix. C’est pourquoi je suis un fervent défenseur du microcrédit, que je promeus activement par le biais de l’ONG Planet Finance. J’ai d’ailleurs rencontré par le plus grand des hasards à Séoul mon ami Muhammad Yunus, inventeur de ce système prêtant de petites sommes d’argent aux populations défavorisées sans leur demander de garantie en échange, et tout récent prix Nobel de la Paix. Je suis très heureux pour lui bien sûr, et encore plus car ce prix Nobel prouve l’utilité de la microfinance.

Et qu’en est-il concernant l’influence des mutations technologiques sur l’individu ?
Nous avons là aussi assisté ces dernières années à des évolutions profondes. Prenons l’exemple du téléphone : auparavant un numéro de téléphone était associé à un lieu et disait où nous étions. Depuis l’avènement du portable, un numéro de téléphone est associé à une personne et non plus à un lieu. Nous pouvons aujourd’hui pratiquement être joint dans n’importe quelle partie du monde. On pourrait croire que nous avons gagné ainsi en liberté. Mais paradoxalement il n’a jamais été aussi facile de nous surveiller.

Propos receuillis par François Dancoisne
Journaliste pour Corée Affaires

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