Art de Vivre – France/Corée : mise en perspective

2008 April 1
by Corée Affaires

Chaque civilisation, chaque pays s’est défini une certaine forme d’art de vivre qui permet de profiter avec plaisir de l’existence. Les différences entre les sociétés, comme cela peut être le cas entre la France et la Corée, viennent des règles et des moyens qui sont mis en œuvre pour y accéder et surtout de l’importance que nous y accordons. Ainsi, il serait réducteur de considérer qu’il y aurait un art de vivre en France qu’il suffirait d’exporter en Corée. En effet, il existe un art de vivre coréen, et c’est pour cela qu’il faut raisonner davantage en terme de complémentarité.

Dans ma pratique d’architecte, formé en France mais vivant en Corée depuis 12 ans, je suis bien entendu confronté au défi de cette articulation. Il est notoire que notre clientèle est attirée par un certain style français ou art de vivre à la française, mais plus encore par notre capacité à l’adapter aux valeurs de la société et de la culture coréenne. Cette capacité est aujourd’hui pour nous, notre meilleur atout sur le marché coréen. Pour arriver à parler de complémentarité, il faut d’abord comprendre les différences d’approche entre les deux cultures.

Les différences d’approche

Si l’on devait simplifier, je dirais que l’art de vivre à la française se définit plus en terme de plaisir alors que le coréen serait plus orienté sur le bien être. L’art de vivre français est plus sensoriel, plus conceptuel, répondant à des canons du bon goût, de l’esthétique qui doivent se retrouver à tous les niveaux de ce qui concourt à notre environnement quotidien. L’Asie est traditionnellement dans une quête plus spirituelle avec des pratiques telles que la géomancie ou le taoïsme qui sont très présentes mais certainement moins visibles. Ainsi, elle s’intéresse plus à l’idée de la représentation d’une chose par la symbolique plutôt que par la réalité. Le visiteur coréen d’un temple bouddhique traditionnel prêtera moins attention à la cabine téléphonique, à l’extincteur au milieu du temple, ou à l’authenticité des matériaux de construction, car il appréciera davantage la représentation immatérielle que matérielle de ce temple dans son environnement. Le regard français sera, lui, plus attaché à la cohérence ou à la véracité de ce qui lui est donné de voir.
Une autre différence historique est la place de l’homme en tant qu’être dans ces quêtes de qualité de vie. En Europe, en France, l’homme est au centre des préoccupations dans une approche hédoniste. En témoignent les représentations des règles parfaites de l’architecture liées aux proportions humaines de Vitruve à Le Corbusier en passant par Léonard de Vinci. En Asie, l’homme n’est pas le centre de son environnement, mais n’est qu’un élément de l’univers dont il participe à l’harmonie.

La spécificité française

Cette centralité de l’être humain dans la culture européenne fait que toute construction ou objet en devient sa projection, le reflet de sa propre personne mais aussi de la société dans laquelle il vit et dont il est le miroir. Ainsi, depuis la Rome antique et Vitruve, l’architecture est conditionnée par 5 vertus prenant en compte l’ensemble de nos besoins : la beauté, la solidité, la qualité des matériaux, la fonction et l’époque. Il est ainsi intéressant de noter que depuis cette époque, non seulement les notions d’esthétique, de confort et de temporalité (mode) sont à considérer à égalité avec celle de l’usage, de la fonction et de la solidité, mais qu’en plus, elles s’affirment de manière intentionnelle. C’est cette force d’intégration aux multiples dimensions qui donne ce supplément d’âme à toute création dont nous, architectes, designers et créateurs français, restons les héritiers. Cette intégration se renouvelle au fil des générations, consolidant ainsi le passé qui se retrouve constamment animé de nouveaux apports et dont nous sommes en quelque sorte les garants.
L’architecture coréenne traditionnelle est le résultat de techniques de construction. Elle est statique car d’abord fonctionnelle. Elle a longtemps été là comme ailleurs sous le joug du confucianisme, perpétuant une vision symbolique (géomancie, taoïsme, shamanique) immuable. Aujourd’hui encore, la plupart de nos confrères coréens ont tendance à développer le bâtiment suivant ses contraintes légales et fonctionnelles, puis à le décorer intérieurement et extérieurement. Tout est plus segmenté.

Exemples d’enrichissements mutuels

Avec la mondialisation se développent des phénomènes de migrations de toutes ces valeurs et différences entre l’Asie et l’Europe. Nous avons ainsi vu dernièrement émerger en Europe et en France un engouement pour toutes les philosophies orientales portant sur le corps (yoga, acuponcture) et l’espace (feng shui, architecture zen), offrant une nouvelle dimension complémentaire et non pas concurrente en terme d’art de vivre.
Ainsi, ai-je été surpris de constater que l’une de nos dernières réalisations en France, une maison de standing située près de Gordes dans le Lubéron, est devenue l’objet de beaucoup d’intérêt en raison de la dimension asiatique qui lui est reconnue alors même que je visais une parfaite intégration provençale. Mais il est vrai que 12 ans en Corée et le fait de travailler pour un client ayant lui-même habité le pays n’est pas anodin. Dans les orientations, dans les rapports intérieurs/extérieurs, les progressions, le patio, la présence de matériaux naturels, on retrouve certainement quelque chose de coréen. Ces valeurs associées aux charmes et à la vie d’une maison du sud de la France donnent leur force à la réalisation.
En Corée, nos valeurs d’intégration sont extrêmement appréciées. Il est ainsi étonnant de constater combien les coréens sont capables d’intégrer des équipements technologiques dans leurs constructions pour l’amélioration de leur condition de vie sans aborder l’art de vivre, la dimension culturelle étant absente. C’est précisément ce que nous apportons. A partir d’un concept, d’une thématique appropriée, nous pouvons le développer sur l’ensemble des éléments qui composent le projet pour lui donner une identité propre et surtout lui donner du sens.
Par exemple, sur un de nos plus importants projets, un complexe hôtelier/condominium pour le groupe coréen Daemyung, après avoir initialement obtenu la mission d’architecture, nous nous sommes également vu attribuer les missions d’aménagement intérieur, de mobiliers, de paysage et même le 1% artistique, ce qui est rare en Corée. Notre force et notre spécificité sont de pouvoir articuler entre elles toutes les composantes d’un projet pour aboutir à un ensemble d’une grande cohérence. Si la méthodologie correspond à une approche française, le point de départ du projet n’en reste pas moins lié à la signification géomantique très coréenne du site, l’objectif étant que le complexe touristique devienne en plus de ses prestations, le lieu d’une expérience à vivre.
Cette façon de concevoir le design et l’architecture est nouvelle en Corée, elle est séduisante car flexible et peut s’adapter à des pratiques et des cultures différentes de la nôtre. Ces dernières s’expriment à travers tous nos projets quelques soient leurs échelles.
Cette dimension « art de vivre » est très présente dans nos projets français comme les boutiques Cartier, dont nous assurons la réalisation sur l’Asie. Le client s’y retrouve dans un environnement qui, dans le raffinement des moindres détails, invite à la découverte, au plaisir. Le concept s’inspire en effet des hôtels particuliers du XIXe siècle, incluant boudoir, cabinet de curiosité, vestibule… Pour des projets plus coréens, nous devons associer ces atmosphères typiquement européennes, avec des considérations plus locales. C’est le cas des nouveaux shows room pour Renault Samsung Motors que nous concevons et où des longes à l’Européenne sont insérées dans un environnement de bois et bambous qui, selon la tradition, apportent sagesse et sérénité.

Lorsque nous réalisons des appartements en Corée, nous ne pouvons transposer le modèle d’une maison à la française de manière littérale. Il faut prendre en compte les fonctions propres aux coréens, comme le nombre de pièces ou la véranda, mais également la recherche en terme de matériaux qui, outre leurs aspects décoratifs, doivent également incarner des valeurs de bien-être bien particulières. Même chose à l’échelle urbaine. Notre dernière passerelle à Bucheon se veut plus qu’un pont, nous la concevons comme un évènement à part entière pour la ville. En s’apparentant à un « canyon » vert au milieu de la ville, la passerelle offre une rupture avec l’environnement agressif urbain. Elle permet également aux citoyens de se replonger dans leur culture traditionnelle avec la carte traditionnelle de la région imprimée sur les ailes en verre de l’ouvrage.

A l’heure de la mondialisation et de la globalisation, nos pratiques quotidiennes évoluent, les créateurs s’emparent d’expériences venant des quatre coins de la planète. Ces phénomènes de migrations permettent enrichissement et évolutions créatives. Au fil des siècles, ils ont permis à l’art de vivre à la française de se renouveler et de lui conférer profondeur et richesse à l’image de la société et de la culture française. Il est certain que les échanges nouveaux avec l’Asie, et la Corée en particulier, sont, en ce sens, une chance réciproque dans nos quêtes de toujours plus d’art de vivre, français ou coréen.

Par David-Pierre Jalicon
DPLG/DPJ&Partners, Ltd.

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