Philippe Thiébaud, Ambassadeur de France en Corée du Sud

2009 June 1
by Corée Affaires

Son Excellence Philippe Thiébaud est Ambassadeur de France en Corée du Sud depuis octobre 2005. Il quittera son poste dans le courant de l’été 2009 et revient pour Corée Affaires sur les relations franco-coréennes et les perspectives d’avenir pour ces deux pays.

En 2006, la Corée et la France ont fêté conjointement le 120e anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays parallèlement au 20e anniversaire de la Chambre de commerce et d’industrie franco-coréenne. Quelle analyse feriez-vous de l’évolution des relations entre la France et la Corée, tant économiques que culturelles et politiques, depuis votre prise de fonction en octobre 2005 ?
Lors de mon arrivée en octobre 2005, l’objectif formalisé par les deux Présidents de la République en décembre 2004 était de construire un partenariat global entre la Corée et la France. Sur le plan économique, l’objectif premier était de doubler le volume des échanges en moins de cinq ans : objectif atteint entre 2004 et 2007 avec un volume des échanges qui est passé d’environ 3,5 à plus de 7 milliards d’euros. Au premier semestre 2008, avant le déclenchement de la crise, nos exportations vers la Corée ont progressé au rythme de 20%. Nous constatons aujourd’hui les effets du ralentissement de l’activité économique mondiale avec la réduction des échanges. Néanmoins, la chute de nos échanges est moindre que celle constatée avec d’autres partenaires asiatiques de la France et nous pouvons escompter un rebond des volumes des échanges dès que les effets du ralentissement se seront estompés.Sur le plan culturel, le 120e anniversaire a été marqué par de très nombreuses manifestations qui ont incontestablement permis de rehausser l’image de la France en Corée et de la Corée en France. Nous nous sommes efforcés d’agir sur trois axes : la présentation et la coopération dans le domaine de l’excellence avec des expositions significatives en Corée (Le Louvre en 2006, Le musée d’Orsay en 2007, Le Centre Pompidou en 2008/2009), les partenariats avec des coproductions importantes (théâtre, danse, spectacle de rue), et le regard tourné vers l’avenir, c’est-à-dire la création contemporaine des jeunes artistes français et coréens.
Dans le domaine scientifique et technique, un effort particulier à été fait dans des domaines identifiés en commun par les deux pays, comme les biotechnologies avec l’ouverture récente des nouveaux locaux de l’Institut Pasteur de Corée, l’accord conclu en avril entre l’Inserm, l’Institut Pasteur Korea et le Bio-centre de Gyeonggi, ou encore la visite récente de Françoise Barré-Sinoussi, Prix Nobel de médecine. Le secteur des biotechnologies a connu depuis 2006 des développements considérables, tant en matière de recherches scientifiques et technologiques que dans la pratique en matière de pharmaceutique.
Concernant les relations politiques, les échanges ont été réguliers dans les deux pays ajoutés aux nombreuses rencontres en marge des sommets internationaux. Une multiplication de contacts qui entretiennent la régularité du dialogue politique au plus haut niveau. Les autorités coréennes ont invité le Président de la République à se rendre en Corée en 2010 et nous travaillons à la préparation de cette visite.

Accord de libre échange UE-Corée du Sud, environnement, nouvelles technologies, crise internationale… Quelles perspectives voyez-vous pour ces relations dans les années à venir ?
La Corée est aujourd’hui, en tant que membre du G20, un des acteurs de toutes les réflexions et de toutes les décisions concernant la refonte du système financier international. Nous travaillons ensembles, Corée et France, non seulement aux relations bilatérales, mais également au cadre global des échanges : en matière financière à travers le G20, en matière de protection de l’environnement à travers les réunions des économies majeures et les réunions sur le post-2012 à Copenhague, en matière économique à travers la négociation en cours de l’accord de libre échange entre l’Union européenne et la Corée, et également dans le domaine technologique à travers un certain nombre de grands projets auxquels la Corée est associée avec la France ou avec l’Union européenne (programme cadre de recherche européenne, programme ITER sur la fusion thermonucléaire et programme Galileo). En quelques années, la Corée est devenue avec le soutien de la France et de l’Europe un acteur clé des différents mécanismes internationaux qui se mettent en place pour gérer la nouvelle gouvernance mondiale dans tous les domaines. Cela donne à la relation bilatérale un impact et une dimension nouvelle.
Concernant l’accord de libre échange, nous nous sommes employés pendant la présidence française de l’Union européenne à donner un coup de fouet à cette négociation, en témoigne l’entretien en octobre dernier entre les Présidents Sarkozy, Lee Myung-Bak et Jose Manuel Barroso. Il paraît important dans le contexte actuel de donner un signal positif tourné vers le développement des échanges en concluant cet accord de libre échange, et en même temps, de voir que cet accord a globalement un impact positif pour la présence française en Corée. Cet accord donnera aux entreprises françaises des conditions de concurrence comparables (voire préférables) à celles des Etats-Unis, permettant de meilleures conditions d’accès au marché coréen.

Le Premier Ministre Sud-Coréen se rendra à Paris fin juin pour la réunion ministérielle de l’OCDE présidée par la Corée. Quelles sont les enjeux d’une telle visite ?
La réunion ministérielle de l’OCDE sera une étape de la grande série de négociations multilatérales mise en place pour apporter des réponses à la crise mondiale. La réunion du G20 a eu lieu à Londres en avril dernier, il y aura la réunion du G8 et du G8 élargi à laquelle la Corée participera également, et une nouvelle réunion du G20 en septembre à New York avant qu’en 2010 la Corée n’en assume la présidence. Cette réunion de l’OCDE doit permettre de nourrir le processus de concertation pour lutter contre la crise et de répondre plus spécifiquement à certaines questions dont l’OCDE, dans le cadre du processus du G20, a la responsabilité. Elle se doit enfin de faire comme chaque année le point sur un certain nombre de questions économiques et de concertation sur les sujets qui relèvent de la compétence de l’OCDE. A l’occasion de cette visite à Paris, M. HAN Seung-soo aura également des entretiens bilatéraux, notamment avec le Premier Ministre, M. Fillon, qui permettront à la fois de faire le point sur la situation politique (sécurité internationale et stabilité régionale depuis le récent essai nucléaire nord-coréen et la montée de tension de la part de Pyongyang) et sur un certain nombre de projets économiques pour renforcer les liens entre les deux pays.
Les entreprises françaises, en dépit de la crise, continuent d’accroître leur présence en Corée du Sud, comme Danone qui poursuit son implantation d’une usine de production en Corée du Sud. Elles sont désormais presque 200 à être présentes en Corée du Sud, contre 160 il y a quatre ans. Au cours des années récentes, les entreprises européennes ont été, et de loin, le principal investisseur étranger en Corée, comme BNP Paribas en 2006. En escomptant que l’accord de libre échange pourra être finalisé d’ici à la fin du mois de juin, nous devons voir comment nous pouvons articuler cette finalisation des négociations avec de nouveaux projets de coopérations économiques et industrielles. Mme Idrac, secrétaire d’Etat au commerce extérieur, prévoit de se rendre en Corée au début du mois d’octobre pour justement donner une nouvelle impulsion aux échanges entre les deux pays et faciliter les investissements coréens en France que nous avons jusqu’à présent largement soutenu.

En tant que spécialiste de l’énergie atomique, où en est la Corée aujourd’hui dans ce secteur ?
La Corée dispose aujourd’hui de 20 réacteurs nucléaires en service, 6 en construction et 4 en projet à l’horizon 2010. La Corée a le projet d’ici 2025-2030 d’augmenter encore la part d’électricité nucléaire. L’analyse et la stratégie de la Corée sont tout à fait comparables à celles de la France : l’absence totale de ressources naturelles fossiles fait que nos deux pays sont tournés vers l’énergie nucléaire pour à la fois répondre à nos besoins en approvisionnement électrique, à la prévisibilité des prix et à la lutte contre le changement climatique. La « croissance verte » est une des thématiques fortes du nouveau gouvernement coréen et l’énergie nucléaire, non-émettrice de CO2, entre tout à fait dans ce plan de croissance. La Corée a donc aujourd’hui un parc électronucléaire qui produit 35% de l’électricité et à terme en produira plus de 40%, faisant de la Corée un des principaux pays à avoir recours à l’énergie nucléaire pour satisfaire son développement industriel. Cela a conduit par le passé à des coopérations importantes entre la France et la Corée, et nous avons actuellement toute une série de coopérations : coopérations industrielles aujourd’hui entre Areva et KHNP, et entre Doosan et EDF, coopérations sur des systèmes « de demain » en matière de recherche et développement avec les systèmes de 4e génération (réacteurs qui seront en service en 2030-2040), et coopérations sur du plus long terme avec la fusion nucléaire et la participation de la Corée au projet ITER. Nous avons également des coopérations avec la Corée en matière de sûreté et de sécurité nucléaire concernant la gestion des déchets. De son côté, la Corée a fait le choix volontaire de ne pas développer les technologies du cycle du combustible, c’est-à-dire l’enrichissement et le retraitement du combustible, pour des raisons politiques liées à ses engagements pris en 1991 et 1992 dans ce domaine.

Que retiendrez-vous de votre passage en Corée ?
Je suis venu en Corée du Sud avec une fascination pour ce qu’on appelle familièrement le « miracle de la rivière Han ». Comment un pays qui était au sortir de la guerre de Corée parmi les plus pauvres du monde, a réussi en une quarantaine d’années une mutation massive dans trois domaines : l’économie en devenant la 12e puissance économique mondiale, la démocratisation qui en Asie a peu d’exemples comparables sur une période aussi courte, et la transformation de la société qui, là aussi, est un accéléré de l’histoire. Je dirai que la Corée est un résumé des transformations asiatiques et une combinaison unique de trois facteurs que l’on ne retrouve pas de la même manière dans d’autres pays asiatiques. Ce que j’en retiendrai, c’est la capacité du peuple Coréen et sa détermination à réaliser de front ces trois aventures. Sa capacité à former des générations nouvelles qui ont su réaliser cette évolution économique et en quelque sorte montrer que la détermination permet de dépasser les contraintes, et que, à force de volonté et de bonne gouvernance, il est possible de réaliser des objectifs que tous les experts, il y a 40 ou 50 ans, estimaient impossibles. La population Coréenne fait preuve d’une chaleur humaine, d’une capacité à accueillir les interlocuteurs étrangers et à les associer à son mode de vie qui est aussi assez rare en Asie.

Propos recueillis par Clément Charles
Journaliste pour Corée Affaires

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