Jean-Dominique Giuliani, Président de la Fondation Robert Schuman

2010 August 20

Le 9 mai 1950, l’idée d’une communauté européenne du charbon et de l’acier, plus communément appelée CECA, voyait le jour. Le 9 mai 2010, l’Europe, zone de guerres effroyables durant des siècles, rassemble 27 Etats membres sous le nom d’Union européenne, derrière une même idéologie économique et sociale. Première zone de création de richesses du monde, premier investisseur à l’extérieur, plus grand marché de consommation… de quoi inspirer plus d’un pays. Jean-Dominique Giuliani, fondateur et président du Conseil d’administration de la fondation Robert Schuman, revient sur l’actualité européenne et les relations avec la Corée : instabilité économique et financière sur fond de crise grecque, accord de libre échange avec la Corée du Sud et sommet du G20.

Que nous vaut votre venue en Corée ?
En tant qu’observateur privilégié de l’Union européenne, la signature de l’accord de libre échange avec la Corée du Sud m’a interpelé. Je voulais en savoir plus sur ce pays en rencontrant un certain nombre d’interlocuteurs et comprendre la réalité de l’accord. Je crois que l’UE fait le bon choix en misant sur la Corée car nous partageons certaines valeurs. La Corée a développé son plan économique à un rythme soutenu, ce qui en fait un partenaire aussi important sur le plan stratégique que le Japon. Il y a des choses qui ne trompent pas. Pour la première fois, l’Union européenne, dans la crise de la corvette (fin mars 2010), a voulu exprimer sa solidarité avec la Corée du Sud. Le partenariat est économique et stratégique.

Comment analysez-vous l’Europe aujourd’hui ?
Nous avons fait l’euro au moment où le mur de Berlin tombait et le développement des échanges marquait une nouvelle accélération. Pour des raisons internes, au lieu d’accélérer sa projection dans le monde, l’UE s’est un peu abritée derrière l’euro sans toujours faire les réformes nécessaires. C’est vrai en France et dans les pays qui ont un gap de compétitivité avec les autres (Grèce, Espagne, Portugal et nouveaux états membres). L’euro était un bouclier protecteur, une monnaie qui n’a cessé de prendre de la valeur, de manière un peu artificielle, alors qu’en réalité il aurait fallu continuer à faire des réformes internes et surtout nous projeter dans le monde. Ce que l’Europe a accompli en interne en 60 ans est un vrai miracle. Personne n’aurait pu imaginer en 1950 une abolition des frontières créant un marché de plus de 500 millions d’habitants. Nous avons négligé l’aspect extérieur et il faut rattraper le retard.

Quels sont les grands chantiers à venir pour l’UE ?
La méthode reste la même que celle de Robert Schuman. Il ne faut pas violer les identités nationales. Cela fonctionne avant tout par les intérêts communs, comme les intérêts économiques, de telle manière qu’aujourd’hui, exclure un pays de la zone euro ou en sortir serait tellement coûteux qu’il vaut mieux y rester. Le premier grand chantier est définitivement la gouvernance économique. Les gouvernements et les hommes politiques ne sont pas vraiment prêts à abandonner leur prérogative. Il faut soit des hommes un peu inspirés, soit que les circonstances nous y obligent, et c’est ce qui est en train de se passer. Nous avons créé l’euro sans avoir une banque centrale aussi puissante que la FED mais en ayant le premier PIB du monde (22% du PIB mondial). D’un autre côté, nous interdisons à la banque centrale d’émettre des bons au trésor comme aux Etats-Unis ou bien d’intervenir sur le marché. Il y a beaucoup de désaccords entre les pays et tout cela est sur la place publique. De l’extérieur, les interrogations se multiplient pour comprendre qui dirige. Il faut l’accepter car nous avons souhaité ne pas violer nos identités nationales. C’est compliqué. Pour moi, l’UE est un O.I.N.I. (objet international non-identifié). La faiblesse de l’Europe est qu’elle décide lentement comme récemment avec trois mois de retard pour créer un fonds. Ce qui manque aujourd’hui est un transfert de souveraineté. Il y a toujours de grands chantiers en cours, comme la défense et la sécurité, tout simplement parce que les juges et les militaires le demandent car les mafias russes et turques ont par exemple parfaitement intégré le grand marché.

Le sommet du G-20 sera présidé consécutivement par la Corée du Sud puis par la France. Quels points devront être abordés de manière commune entre les deux pays ?
Nicolas Sarkozy a démontré sous sa présidence européenne combien il était actif et efficace dans les crises. Aujourd’hui, il y a une vraie question sur la table qui est la régulation financière internationale. Il se trouve que pour la première fois aux Etats-Unis il y a une administration assez ouverte pour établir de nouvelles régulations. Je suis sûr que la Corée du Sud va tout mettre en œuvre pour accueillir de la meilleure façon le sommet du G-20, néanmoins il va falloir avancer sur les dossiers en cours. Je crois que l’on peut compter sur la France pour qu’elle pousse les dossiers. La transparence sur les mouvements financiers est primordiale.

Quel regard portez-vous sur le rebond économique de la Corée du Sud en 2010 ?
C’est tout à fait impressionnant. Ça dénote une efficacité et une volonté politique forte qui à mon avis trouveront de l’écho en Europe, notamment du côté français. Que ce soit la politique industrielle volontaire ou la politique financière pour faire face à la crise et mettre les moyens nécessaires où il faut, les résultats sont supérieurs aux nôtres, le niveau de développement n’étant pas le même. Ce rebond est très positif et est tout à fait conforme à ce que pense une partie des pays européens.

Un mot sur la situation géopolitique de la Corée du Sud ?
La problématique de la réunification est bien connue en Europe. Je crois que les Coréens sont sur la bonne voie, à la fois sûrs de leur bon droit et de leur conviction, et désireux de ne pas commettre l’irréparable. J’espère voir un jour la réunification de la Corée.

C’est votre première venue dans la péninsule. Que pensez-vous de la Corée du Sud ?
Je suis frappé par le dynamisme de la Corée mais aussi très intéressé par le mélange d’identité nationale forte et de volonté d’ouverture, deux développements contradictoires mais qui me paraissent inéluctables et modernes. J’imagine ce que peut représenter du côté coréen l’accord de libre échange avec l’Union européenne. Des inquiétudes existent comme chez nous, mais j’ai été positivement impressionné par la volonté d’aller de l’avant. On voit des petits détails qui montrent que les Coréens veulent s’ouvrir aux autres. La Fondation Robert Schuman fera tout pour développer les relations entre l’Union européenne et la Corée du Sud.

Propos recueillis par Clément Charles
Journaliste pour Corée Affaires

FacebookTwitterLinkedInEmail

Comments are closed.