Thierry de Montbrial, Fondateur et Directeur Général de l’IFRI

2010 December 9

Thierry de Montbrial

Fondateur et directeur général de l’Institut français des relations internationales, fondateur et président de la World Policy Conference, membre de l’Académie des sciences morales et politiques de l’Institut de France, professeur émérite au Conservatoire national des arts et métiers, ancien président du département des Sciences économiques de l’Ecole polytechnique, Thierry de Montbrial, en visite à Séoul début septembre, revient pour Corée Affaires sur la situation géopolitique et géoéconomique de la Corée du Sud.

En tant que directeur général de l’IFRI et au regard de l’actualité Nord-est asiatique, quel regard portez-vous sur la Corée du Sud aujourd’hui ?
Je porte un regard triplement favorable, car l’histoire de la Corée du Sud est celle d’un très grand succès économique, particulièrement au cours des deux dernières décennies. Deuxièmement c’est un succès politique, parce que la Corée du Sud a accompli un parcours remarquable en termes d’évolution vers la démocratie. Troisièmement et plus récemment, et en partie en conséquence des deux autres points, la Corée du Sud est en train de rentrer dans le club des grandes puissances moyennes. Et de ce point de vue, la présidence coréenne du G20 est un événement important, car elle a été préparée avec un très grand professionnalisme.

« La Corée du Sud est en train de rentrer dans le club des grandes puissances moyennes »


D’un point de vue économique, la Corée du Sud se défend plus que jamais entre les deux « superpuissances » qui l’entourent, la Chine et le Japon. Son rebond d’après crise en témoigne. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que sur le plan strictement économique, le fait que la Corée du Sud soit entourée de « géants » (le Japon, la Chine et le « géant » historique et potentiel qu’est la Russie) est plutôt un atout, car cela permet des échanges très fructueux et divers ; c’est aussi un atout potentiel car on peut imaginer que quand la péninsule coréenne sera réunifiée, l’ensemble de la région de l’Asie de l’Est se développera considérablement et la Corée sera bien placée pour y jouer un rôle important. Concernant la problématique de la Corée coincée entre des « géants », j’ai davantage tendance à y penser en termes politiques qu’en termes économiques. En effet, en termes politiques, cette position très particulière a toujours été très délicate à gérer et naturellement continuera de l’être. Je pense évidemment à l’Europe ou à la problématique de la France gaullienne dans ses rapports avec les Etats-Unis et la Russie, surtout à l’époque de la Guerre froide (les deux « superpuissances » à l’époque), bien que la problématique soit différente en termes d’échelle. Par conséquent, je crois que sur un plan géopolitique, ce qui est très intéressant et très particulier à la Corée, c’est la relation entre ce qui est maintenant une puissance moyenne importante et les superpuissances qui l’entourent. Et cela donne à la Corée une couleur très particulière.

La Corée du Sud cherche à exister sur la scène internationale. Elle multiplie les événements internationaux : Sommet du G20 en 2010, Championnat du monde d’athlétisme en 2011, Exposition internationale en 2012, etc. Comment interprétez-vous ce déficit d’image de la Corée dans le monde ? Quels sont les facteurs clés qui permettront à la Corée de rayonner internationalement ?
Je crois tout d’abord que la Corée est un très vieux pays. C’est un État-nation, qui a une histoire identitaire très riche avec une langue et surtout une culture qui le différencie fortement de ses voisins. Les vicissitudes de l’Histoire ont mis la Corée largement entre parenthèses, non seulement pendant la première moitié du XXe siècle, mais également pendant une bonne partie de la seconde moitié, à cause de la division de la péninsule et des destructions de la Guerre de Corée entraînant une situation très particulière avec le régime de dictature militaire et la présence américaine, en faisant un pays extrêmement dépendant. Cette résurrection de la Corée est l’occasion de réapparaître comme un acteur autonome dans l’Histoire ; et réapparaissant ainsi avec, si je puis dire, une belle carte d’identité, il est normal que la Corée entreprenne des actions qui lui permettent de se faire redécouvrir par le reste du monde. Elle le fait en particulier à travers une activité internationale intense. Mais on peut ajouter aussi que lorsque l’on regarde l’Histoire depuis la Seconde Guerre mondiale, les pays (particulièrement d’Asie), quand ils parviennent à se développer, font redécouvrir aussi leur culture, aspect essentiel de leur identité. Au Japon, dans les années qui vont de l’après-guerre jusqu’à 1990 (l’interruption de la croissance japonaise), il y a eu un formidable effort de la part du Japon pour faire redécouvrir sa culture – avec succès ! Le relais a été ensuite pris très largement par la Chine. Et depuis les réformes de Deng Xiaoping et leur succès manifeste dans les années 1990, dès la première décennie du XXIe siècle, il y a eu une curiosité et un intérêt énorme pour la redécouverte de la culture chinoise. C’est également le cas de la Corée aujourd’hui, certes à une autre échelle.

Le développement des projets internationaux, comme les centrales nucléaires dans les Pays Arabes, les accords de libre échange ou encore le positionnement des grandes industries sud-coréennes en Afrique, est-il l’avenir de la Corée dont l’économie est toujours portée par les exportations ?
Il est certain que le modèle économique coréen est très marqué par les « chaebols » qui ont, par nature, une vocation à organiser des grands projets technologiques et à se focaliser sur les exportations ; c’est d’ailleurs comparable au chemin qui a été suivi par les Japonais avec les « zaibatsus ». Donc le fait que la Corée soit un modèle de développement très largement fondé sur les exportations, avec de grands projets industriels et à travers des entreprises qui sont en fait des conglomérats, n’est pas surprenant ; cela correspond à une tradition historique. La question que l’on peut se poser, est : est-ce que ce type de modèle est durable ? Parce que l’on voit dans les pays occidentaux que les modèles de business fondés sur des grandes entreprises très diversifiées a plutôt échoué. Et le Japon a connu de très grandes difficultés. On peut donc se demander si ce modèle continuera à être un succès en Corée. Mais jusqu’à présent, la réponse est positive.

« C’est un vrai paradoxe : personne ne veut l’effondrement du régime nord-coréen »


La Corée est une puissance économique montante, possède des industries solides et entretient de bonnes relations avec les membres des organisations internationales. Seule ombre au tableau, l’instabilité nord-coréenne. Tant d’un point de vue politique qu’économique, quels défis voyez-vous venir pour le Pays du Matin Calme à court et moyen terme ?
D’abord, il y a un paradoxe, sur lequel j’aime souvent insister personnellement : c’est qu’aucune des puissances directement intéressées par la question coréenne ne souhaite l’effondrement de la Corée du Nord. La Corée du Sud ne le souhaite pas parce qu’elle a peur des conséquences d’un tel effondrement s’il devait survenir à court terme. Et ni la Chine, ni le Japon, ni les Etats-Unis et ni la Russie ne souhaitent non plus l’effondrement de la Corée du Nord. Naturellement, le régime de Kim Jong-Il le sait très bien, ce qui lui donne une marge de manœuvre, puisqu’il peut jouir constamment d’une forme de chantage où il s’agit périodiquement de faire peur et d’obtenir en échange des subventions pour éviter l’effondrement total de l’économie. Donc c’est un vrai paradoxe : personne ne veut l’effondrement du régime nord-coréen. D’un autre côté, les pays démocratiques, la Corée du Sud bien entendu, mais aussi le Japon et les Etats-Unis, au moins eux souhaitent la perspective de la réunification de la péninsule coréenne. Les Chinois sont beaucoup plus prudents, car ils craindraient qu’une telle réunification ne soit à leur détriment du point de vue des rapports de force dans la région. La difficulté, c’est que personne ne peut maîtriser le calendrier. Il y a deux thèses : la thèse de ceux qui pensent que la Corée du Nord peut continuer à survivre comme ça pendant très longtemps ; et puis celle de ceux – et je me rallie à la seconde – qui estiment que la Corée peut s’écrouler à n’importe quel moment. Ce sera peut-être seulement dans dix ans, mais ce sera peut-être demain. Donc, je crois que c’est là le grand défi qui se présente : il peut y avoir à n’importe quel moment un bouleversement de la situation et ce serait un bouleversement économique de première grandeur bien entendu, mais également un cataclysme politique, parce qu’un événement d’une telle ampleur conduirait forcément à un réaménagement complet de la distribution de la puissance dans la région. Et évidemment, cela pourrait conduire à une phase très dangereuse, extrêmement délicate à gérer. Le principal défi est là, dans l’incertitude sur la manière dont se produira l’inéluctable réunification de la péninsule coréenne.

En tant que spécialiste des relations internationales, pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre perception des relations franco-coréennes avec en ligne de mire l’accord de libre échange entre l’Union européenne et la Corée du Sud ?
Je pense d’abord que l’accord de libre-échange est dans la nature des choses, étant donné le niveau de développement qu’a atteint la Corée du Sud. Donc c’est un aboutissement normal. Plus généralement, je pense que les relations entre les deux pays sont essentiellement bonnes et s’il n’y avait la question des manuscrits royaux, elles seraient sans ombre ! Parce que ce sont deux pays qui peuvent avoir une certaine complicité géopolitique en raison de leur taille et justement de leur position par rapport aux « grands ». Je pense aussi que la Corée du Sud vue par un Français, c’est un pays d’Asie où il peut y avoir des affinités culturelles assez grandes, plus grandes que pour d’autres. Peut-être est-ce lié aussi au fait que la Corée du Sud est un pays largement chrétien. Et il me semble que les relations telles que j’ai pu les éprouver moi-même depuis un certain nombre d’années et même de décennies – sont fondamentalement bonnes et agréables et j’espère qu’elles continueront de prendre en substance dans les années qui viennent. Maintenant, cela n’exclut pas les rivalités économiques, bien entendu. Je ne peux pas dire que les Français étaient très contents que les Emirats Arabes Unis aient choisi de travailler sur les centrales nucléaires avec la Corée plutôt qu’avec la France. Mais nous sommes là dans l’ordre de la concurrence qui est normale au niveau international.

Propos recueillis par Clément Charles
Journaliste pour Corée Affaires

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