L’Afrique sub-saharienne, une culture si différente

2011 April 5

Aujourd’hui à la tête de Lafarge Halla Cement en Corée du Sud, Michel Puchercos a longtemps vécu en Afrique de l’Est en tant que directeur-pays du groupe français au Kenya. En charge des opérations également sur l’Ouganda, la Tanzanie et parfois le Rwanda, Michel Puchercos a accepté de revenir pour Corée Affaires sur son expérience-terrain sur le continent africain et donné, en tant que Français, sa vision des investissements étrangers dans la région et l’importance de la connaissance des sensibilités culturelles.

Quelle est votre vision des investissements asiatiques en Afrique?
Lors de ma mission sur le continent africain, nous ne voyions qu’une seule chose : les Chinois. L’Empire du Milieu subventionne et truste tous les projets, que ce soit les routes, les voies ferrées ou les constructions en tout genre. Le développement d’un pays passe avant tout par la mise en place des infrastructures. A Nairobi par exemple, les passages au-dessus des carrefours poussent comme des champignons, à l’identique de ceux que vous pouvez apercevoir à Shanghai. Pour ce qui concerne l’Est du continent, j’ai une vision d’une présence très discrète des investissements coréens. La Corée se retrouve davantage du côté des produits de grande consommation avec Samsung et LG. Je sais par contre que du côté de l’Algérie, les affaires sont plus fleurissantes pour les Coréens. La société française Libra Conseils dont le siège est à Séoul cherche par exemple à entrer en contact avec Lafarge pour des acquisitions de ciment afin de faire des affaires avec les sociétés de constructions sud-coréennes.

Pourquoi la Corée s’intéresse-t-elle alors à l’Afrique francophone ?
Je ne saurais pas vraiment dire pourquoi. Le fait que les Chinois soient arrivés par l’Est comme au Kenya avec une force de frappe impressionnante peut peut-être expliquer le fait que les Coréens aient préféré aborder les pays d’Afrique du Nord et de l’Ouest. Les Coréens ont également une longue histoire dans les pays du Moyen-Orient ce qui est probablement une autre raison expliquant leurs investissements en Afrique du Nord, l’arabe étant parlé dans les pays du Maghreb.

Quelle est la présence de Lafarge en Afrique ?
Si le groupe Lafarge propose globalement des activités liées au ciment, aux granulats, au béton et au plâtre, nous travaillons presque exclusivement qu’avec le ciment sur le continent africain. Bien que nous soyons un groupe français, notre activité en Afrique francophone reste limitée au Maroc, à l’Algérie et à l’Égypte. Nous travaillons beaucoup avec les pays anglophones : le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, la Zambie, le Zimbabwe, le Malawi, l’Afrique du Sud, le Nigéria, le Bénin ou encore le Cameroun. Dans tous ces pays, Lafarge a une activité industrielle (production de ciment). Un point commun avec la Corée du Sud qui utilise le ciment dans la construction. Au niveau de la vente, le groupe travaille également avec des pays comme le Sud-Soudan ou la République du Congo.

Il n’existe par conséquent aucun stress par rapport au temps

L’Afrique et la Corée utilisent principalement le ciment de la construction. Pouvez-vous identifier des points communs et différences entre les deux marchés ?
La différence majeure est que l’Afrique est en croissance un peu partout, parfois à deux chiffres, alors qu’en Corée, le ciment est plutôt à 0% ou en décroissance. La deuxième différence réside dans la nature des besoins. En aucun cas nous ne pouvons faire de parallèle entre le marché de la construction et le marché du ciment. En Afrique, les besoins sont concentrés dans les capitales avec les routes, les universités, les maisons, les infrastructures, etc. et nécessitent par conséquent des tonnes de ciment. A la campagne, les constructions ne cessent de se développer mais les maisons sont en torchis, les routes en terre, etc. Concernant le marché du ciment, la vente se fait différemment. En Afrique, le ciment se vend en sac pour des constructions d’immeuble de plusieurs étages où les ouvriers font le béton dans des toupies de chantier et montent le tout dans des brouettes alors que dans la péninsule, nous vendons en vrac, c’est à dire que le béton est fait dans camions malaxeurs. Aujourd’hui, il y a un bond de 40 ans entre la Corée et l’Afrique, et cela se voit dans les modes de construction.

Quels conseils donneriez-vous aux investisseurs sud-coréens qui ciblent l’Afrique ?
Il faut bien comprendre le système. Le marché est dépendant des phénomènes de corruption, de l’absentéisme et de mesures de sécurité très basse. Lorsque le salaire de l’ouvrier peut être de l’ordre du dollar par jour et qu’un sac de ciment peut valoir autour de 10 dollars, la vision des choses est différente. Si on ne comprend pas cela, on ne comprend pas l’Afrique. Les ouvriers travaillent pour leur famille. Ils partagent tout car l’important est de faire vivre le clan. La motivation est bien loin de celle que nous connaissons en Corée, où l’ouvrier travaille pour lui. Il faut également faire attention au facteur temps qui n’a pas la même valeur qu’en Corée. Par exemple, le kimchi est préparé à un moment précis afin de pouvoir le manger en hiver, période où les récoltes sont moins abondantes. C’est méthodologique et vital. En Ouganda, si je ne ramasse pas le fruit aujourd’hui, ce n’est pas très grave car demain il y en aura un autre. Tous les jours ont la même longueur, le climat est le même et il fait toujours beau. Il n’existe par conséquent aucun stress par rapport au temps.

Propos recueillis par Clément Charles
Rédacteur en Chef, Journaliste, Corée Affaires

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