La Corée à l’abordage

2011 October 18

Par Sébastien Falletti, Journaliste

« Il faudra au moins trois ans aux pays rivaux pour avoir un ALE en place avec l’UE »

« Il y aura des gagnants et des perdants ». Le ministre du Commerce Kim Jong-hoon a donné le ton, le 1er juillet pour sonner la charge contre le marché européen, dès l’entrée en vigueur de l’accord de libre échange entre l’Union Européenne et la Corée du sud. Séoul a donné le top départ de l’assaut contre le plus grand marché du monde, à l’heure où une majorité d’entreprises européennes découvrait à peine les implications de l’accord historique. Car pour la quatrième économie d’Asie, l’ouverture du marché européen est une indispensable victoire dans sa course insatiable aux parts de marché mondiaux qu’elle mène depuis des décennies afin de maintenir sa croissance. Les exportations sont le moteur de son développement, pesant à elles seules 43% du PIB soit le plus fort taux de dépendance au sein du G20. Depuis juillet, la disparition de 76,6% des tarifs de l’UE pesant sur les produits sud-coréens offre un bol d’air à une machine à exporter qui s’inquiète de l’incertitude planant sur la conjoncture mondiale.

Séoul a fait ses calculs et espère que l’ALE lui permettra de décrocher la barre des 3% de parts du marché de l’UE d’ici trois ans, contre 2,6% aujourd’hui. L’accès privilégié aux 500 millions de consommateurs développés de l’UE devrait donner un coup de fouet de 5,5% aux exportations sud-coréennes, selon le Samsung Economic Research Institute (SERI).

Si le pays du matin frais est le grand gagnant de la négociation avec Bruxelles, les principaux perdants ne se trouvent pas en Europe, mais en Asie. « L’accord va offrir aux entreprises coréennes un avantage compétitif sur le plus grand marché du monde face à leurs rivales du Japon, de Taïwan ou de Chine » explique Lee Jong Kyu, expert au SERI. L’effet domino se fait déjà sentir : sous la pression de leurs entreprises, Tokyo et Taipei frappent avec insistance à la porte de l’Union pour lancer des négociations de libre échange. « Il faudra au moins trois ans aux pays rivaux pour avoir un ALE en place avec l’UE. Cela offre aux entreprises sud-coréennes une longueur d’avance pour s’installer sur le marché » se réjouit Kim Jong-hoon. Par exemple, sur les produits électroniques, ou Samsung ou LG renforceront leurs positions en bénéficiant de l’élimination des tarifs sur les écrans plats ou les caméras vidéo (suppression des droits de douane de 14%).

Principale bataille de la négociation, le secteur automobile devrait offrir également accélérer la progression des voitures coréennes, grâce à l’élimination des tarifs de 10% imposés jusqu’ici par l’UE. Hyundai a le vent en poupe et espère décrocher pour la première fois la barre historique des 3% de parts du marché de l’UE dès cette année. Mais le constructeur relativise l’impact de l’ALE, soulignant que moins de 20% de ses voitures vendues sur le marché européen sont fabriqués en Corée. L’essentiel provient de ses usines en République Tchèque, en Turquie et en Inde. Hyundai veut jouer la carte du bon citoyen européen et vient ainsi de rejoindre l’ACEA, l’association des constructeurs automobiles européens, qui lobbie à Bruxelles. Sur les pièces automobiles, les sous-traitants sud-coréens espèrent décrocher 10% du marché européen dès cette année, aux dépens de leurs concurrents Japonais.

Mais, au-delà des tarifs douaniers, reste à savoir si Séoul saura utiliser l’ALE comme un tremplin pour développer des partenariats technologiques avec des entreprises européennes. Et faire de la Corée un hub pour partir à l’assaut des marchés de l’Asie du Nord-est, comme le proclame le gouvernement. Les groupes européens sont attirés par la qualité des ingénieurs du matin calme et certains veulent établir des antennes de recherche dans les secteurs de l’avenir comme les énergies renouvelables ou les biotechnologies. « Les entreprises européennes veulent investir ici, mais je ne détecte pas de réel intérêt de la part des Coréens » regrette Barry Howe, le patron d’Alstom Korea. Comme l’illustre la campagne de publicité en faveur des ALE financée par le gouvernement, libre échange rime d’abord avec invasion des marchés extérieurs, aux yeux des Coréens.

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