Retrouvez l’interview de Guy Sorman

2013 February 26
by Corée Affaires

Guy Sorman

Économiste, essayiste, philosophe et “global advisor” auprès du président Lee Myung-Bak, Guy Sorman a récemment reçu Corée Affaires afin d’évoquer le contexte international et l’image de la Corée. Au lendemain de l’investiture de la Présidente Park Geun-Hye, retrouvez l’interview de G. Sorman qui nous parle de l’ouverture récente de la Corée qui tente de se globaliser à travers deux éléments: la tradition et la modernité.
Propos recueillis par Clément Charles:

Comment vous définiriez-vous ?

Je suis économiste de formation mais j’ai un peu cassé le moule de l’économie en y introduisant des éléments que les économistes contemporains ne prennent pas trop en considération comme la philosophie politique, les institutions et les cultures. J’ai essayé de constituer une approche un peu plus généraliste de l’économie telle qu’elle existait naguère en France, telle qu’elle a disparu sous l’influence américaine. Je pense qu’en réintroduisant la philosophie politique, nous avons une vision un peu plus précise des sociétés, de leur capacité de développement. Je considère par exemple que la crise de 2008 est en grand résultat une défaillance de la connaissance économique, c’est-à-dire qu’une approche purement mathématique des phénomènes économiques a d’une certaine façon provoqué la crise et n’a pas permis de la comprendre et ne permet pas d’en sortir. J’ai vu émerger les pays émergents un peu avant tout le monde, dès les années 80, parce que j’avais justement cette approche globale de la pensée économique. Ceux qui étaient un peu trop économistes ne voyaient pas émerger ce genre de phénomène, comme la mondialisation ou l’émergence du Brésil ou de la Russie. Ça fait de moi ce que l’on appelle en français un intellectuel public.

Vous connaissez la Corée du Sud depuis 1985. Quelle image en avez-vous aujourd’hui ?

Ce n’est plus le même pays. La Corée a beaucoup contribué à l’élargissement de mon champ de connaissance puisque je suis venu ici faire une étude comparative sur les stratégies de développement économique de 18 pays, dont la Corée. J’ai découvert à l’époque que si on ne réintroduisait pas la dimension culturelle dans la stratégie de développement, on ne comprenait absolument rien à la situation coréenne. Par rapport à ce que j’ai connu initialement et ce que je connais aujourd’hui, je suis à la fois heureusement et pas totalement surpris. Le désir de croissance et la volonté de revanche historique, le désir d’innover, de se distinguer des voisins, de se démocratiser et de libérer le statut de la femme, tout cela était en 1985 à l’état embryonnaire. Les choses se sont passées comme on pouvait les espérer. Tout ce qui était en germe s’est développé parce que le contexte mondial l’a permis et la société coréenne l’a voulu. Le marché mondial s’est développé, s’est élargi, et il n’y a pas eu de conflits majeurs avec les voisins. Si je dis que la Corée du Sud est tributaire du contexte international, ce n’est pas très innovant, mais au final, peu de pays dans le monde en sont autant tributaires.

 Au regard du contexte économique et géopolitique actuel, à quoi ressemblera le monde d’ici une vingtaine d’années ?

Bien qu’en Asie on adore les prophéties, je suis très mauvais prophète. Je pense simplement qu’il y a aujourd’hui beaucoup d’incertitudes. Dans un premier temps, si l’on s’en tient à l’économie stricte, les bulles spéculatives et les crises sont non-prévisibles par nature. Elles font parties du système. Vous avez un système économique de marché ouvert et vous avez des innovations techniques, comme les dérivés financiers, qui tournent mal. A partir du moment où une économie est en croissance, elle se base sur l’innovation et il y a par conséquent des accidents. Ça limite les capacités de prévisions. Nous avons fait cependant beaucoup de progrès qui permettent de prévoir un peu mieux et de savoir ce qui ne marche pas. Cela nous permet de nous débarrasser d’un certain nombre de maux majeurs, causes d’échecs, comme le protectionnisme et l’inflation. Il y a un consensus comme nous l’avons bien vu dans le cadre du sommet du G20 à Séoul. Ce consensus tient dans le fait qu’en toute circonstance, y compris en temps de ralentissement économique, l’inflation et le protectionnisme, c’est mal. On a fortement réduit l’incertitude économique pour l’avenir. Dans un second temps, il y a un consensus également qui permet de savoir que les politiques de court terme, souvent basées sur des considérations électorales, sont assez inutiles et que l’important tient dans la qualité des institutions. Il faut avoir une bonne banque centrale indépendante comme en Europe, avoir des tribunaux fiables, avoir une protection de la propriété intellectuelle. Ces règles du jeu garantissent l’espoir d’une croissance à long terme et permettent d’être optimiste sur les années qui viennent, tout comme l’innovation qui est devenue un phénomène ininterrompu. Le nombre de brevets novateurs déposé chaque année est en constante croissance tout comme le nombre de pays qui en déposent. Si vous voulez avoir une photographie de l’économie mondiale dans vingt ans, vous regardez qui dépose les brevets : les américains sont premiers, ce qui laisse penser que les Etats-Unis seront la première puissance mondiale dans vingt ans, le Japon est deuxième ce qui est extrêmement intéressant car il ne faut pas « enterrer » le Japon, l’Union européenne est troisième avec en tête l’Allemagne, la Grande Bretagne et la France, et puis un grand vide nous sépare du quatrième qui est la Corée du Sud. La Corée est le seul pays émergent qui dépose un nombre de brevets mondiaux (et non nationaux comme font la Chine, la Russie, l’Inde ou le Brésil) significatif chaque année, des brevets dits triadiques, déposés aux USA, en UE et au Japon. Troisièmement, la mondialisation devient « mondiale », surtout pour la Corée avec de nouveaux marchés qui apparaissent: l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Amérique Latine, la Russie…

Lorsque l’on vous parle de Hallyu, vous préférez évoquer l’importance de la civilisation coréenne pour faire connaître la culture de la Corée au reste du monde. Comment la Corée peut-elle créer une curiosité, un intérêt pour sa civilisation ? Cela passe-t-il par une politique de promotion de son image ?

La civilisation coréenne n’est pas reconnue comme telle. Elle est perçue, autant par les étrangers que par les Coréens, comme une annexe de la civilisation chinoise, ce qui n’est en fait pas du tout le cas. Il y a simplement eu une influence chinoise. Si vous vous rendez au musée national de Séoul, vous verrez une continuité sur plusieurs milliers d’années. C’est quelque chose qui émerge, mais même dans l’esprit des coréens, la Corée est toujours très fracturée. L’identité régionale est importante et l’appartenance à une civilisation est un concept tout à fait nouveau pour les Coréens. On ne peut donc pas en vouloir aux non-Coréens de mettre un peu de temps avant de comprendre cela. Je ne sais pas s’il faut une politique de promotion de marque. Après la seconde Guerre Mondiale, le Japon, dont l’image était totalement désastreuse, a créé une politique de marque très structurée,  en a eu une, avec la Fondation du Japon, des instituts culturels à l’étranger et une politique d’invitations au Japon, les Jeux Olympiques de 1964, etc. Le gouvernement coréen est plus brouillon, sa stratégie partant un peu dans tous les sens. C’est compliqué aussi par le fait qu’il y a deux Corée. De quoi faut-il faire la promotion ? De la Corée du Sud, de la civilisation coréenne ? Où placez-vous alors la Corée du Nord ? C’est très complexe. Faire la promotion de la Corée du Sud en tant que telle est une idée qui a commencé à germer avec le président Kim Dae-Jung. La Coupe du Monde de Football 2002 a été très bien utilisée pour faire la promotion de la Corée. Le slogan Dynamic Korea n’a par contre pas été judicieusement choisi, ce que je n’ai pas manqué de rappeler au président Kim. La construction du musée nationale que j’ai beaucoup poussé s’est inscrite dans cette politique, à la fois d’une Corée dynamique et héritière de la civilisation coréenne. Je regrette simplement qu’il n’y ait jamais eu d’institutions ni gouvernementales, ni paragouvernementales, ni-privées qui soient en charge d’une réflexion et d’une politique cohérente dans ce domaine.

Les chaebols (conglomérats) n’auraient-ils pas dû participer plus activement à ce branding ?

Les chaebols ne souhaitent pas identifier leurs produits comme étant coréens. A la grande différence de Sony et Toyota au Japon, ou des produits « Made in France » ou « Made in Germany », aucun n’utilise le « Made in Korea » dans sa promotion, une stratégie marketing qui leur permet de se faire passer pour des japonais par exemple, dont les industries ont longtemps été synonymes d’innovation et de qualité. Il y a au final une certaine incohérence, loin d’être résolue : d’un côté, la Corée n’a pas d’image, donc pourquoi promouvoir mes origines coréennes ? D’un autre côté, les chaebols vendent toujours plus de produits, donc s’ils s’identifiaent comme Coréens, ils apporteraient une image favorable au pays. Les Chaebols doivent donc faire partis de cette promotion de marque. Un jour viendra où Hyundai et Samsung mettront fièrement sur leur produit « Proudly Made in Korea », pour se distinguer de la Chine. J’ai eu l’occasion de parler de cela avec les dirigeants de Samsung. Ils font des tests avec leurs clients français et voient bien qu’un téléphone sans la mention « Made in Korea » se vend mieux qu’un autre avec la mention. Mais cela viendra, inévitablement.

Face à ce problème de stratégie marketing de promotion, la hallyu est-elle une solution viable ?

Aucun effort n’est fait pour promouvoir le musée national, alors qu’à mon sens il faudrait partir de là. Le musée est l’un des plus grands d’Asie, unique, avec 3 000 ans de civilisation. Il faut faire des échanges et créer des chocs culturels ; pourquoi ne pas installer le Bouddha à côté du Penseur de Rodin ? Pour la hallyu, c’est tout à fait spontané, généré par un certain nombre de producteurs de divertissements populaires. La Chine, qui ne souhaitait pas laisser entrer la musique pop américaine, a choisi la pop coréenne comme intermédiaire. La K-pop, c’est à mon sens la dimension coréenne de la mondialisation, une contribution coréenne à l’émergence de l’entertainment. Là-dessus est venu s’ajouter essentiellement le cinéma coréen, qui n’a percé presqu’uniquement en France. Maintenant, les Coréens essayent de recouvrir sous la hallyu la musique pop, le cinéma, les séries télévisées. Je pense qu’il faut prendre tout cela de manière distincte. L’industrie culturelle est devenue une industrie en Corée. L’économie coréenne doit se diversifier, aujourd’hui concentrée sur des produits trop imités, très concurrentiel, avec peu de services et une domination des chaebols qui ne laissent pas assez de places aux petites entreprises créatives. L’industrie culturelle est un nouveau pilier de l’économie, un débouché pour les jeunes créatifs, une industrie qui a vocation à s’exporter comme les autres industries locales. L’utilisation du musée national permettra à la Corée d’exister, de mettre en avant sa tradition de création, de qualité, d’artisanat. Pour en revenir aux chaebols, si j’étais au marketing de Samsung, je disposerais une poterie du 12e siècle à côté du dernier téléphone avec, en-dessous, la mention « Proud to be South Korean ».

Si son ouverture reste récente, la Corée tente de se globaliser à travers deux éléments qui sont la tradition et la modernité. Est-ce la bonne solution ?

Ils essayent de maîtriser les deux, mais ce n’est pas si simple. On constate que les Coréens n’ont pas beaucoup d’expérience internationale et, de fait, ne sont pas très à l’aise. Il y a par exemple de nombreux malentendus, de contentieux dans les milieux d’affaires. Le rapport au droit, au contrat, à l’autorité et non à la négociation, sont autant d’éléments peu favorables à un bon environnement dans les échanges internationaux. Cela va changer avec les formations à l’étranger, mais il faut laisser le temps au temps. La fierté nationale est également compliquée avec des relations régionales (Chine, Corée du Nord, Japon, Etats-Unis) pas du tout stabilisées. Il y a un risque sécuritaire très fort, qui tient évidemment à l’existence de la Corée du Nord, mais pas seulement. La relation avec les Etats-Unis est instable et est fonction des politiques de chacun. Avec le Japon, c’est une relation pathologique des deux côtés. Embêtant, alors que ce sont les deux démocraties de la région. Depuis le plus jeune âge, on nous enseigne que les démocraties sont faites pour s’entendre. Au final, on s’aperçoit que tous les enseignements de la science politique n’ont en Asie aucune application. En principe, le commerce adoucit les mœurs, mais on constate qu’entre la Corée et le Japon, plus il y a de commerce, moins les mœurs en sont adoucies. Avec la Chine, la relation est ambiguë à cause du Nord, entre autre. La Corée du Sud n’est finalement pas à l’aise avec le reste du monde, avec ses voisins et avec elle-même.

Propos recueillis par Clément Charles

FacebookTwitterLinkedInEmail

Comments are closed.