Retrouvez l’interview de Dominique Wolton

2013 February 28
by Corée Affaires

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Directeur national de l’institut des sciences de la communication au CNRS, et de passage à Séoul dans le cadre du Forum sur la communication culturelle organisé par le Corea Image Communication Institute, Dominique Wolton a accepté de répondre aux questions de Clément Charles pour le Magazine Corée Affaires, sur l’image de la Corée et l’importance de la communication entre les peuples.

 

En quoi consistent vos recherches au CNRS ?

L’institut des sciences de la communication est le seul institut transversal au CNRS. Il étudie la relation entre les technologies et les hommes, la société, la mondialisation ou encore la politique. Mon obsession depuis 30 à 40 ans est de développer les sciences de la communication et de cerner, dans un monde où plus les hommes circulent et plus les messages sont transmis à toute vitesse, dans quelle mesure la communication continue à se dérouler. En tout état de cause, pour ce qui tient de l’économie, les hommes tombent plutôt d’accord. Pour ce qui est de l’écologie aussi. Mais lorsqu’il s’agit de cohabiter culturellement et d’accepter les différences de cultures de religion, cela devient bien plus compliqué. Les enjeux sont tels que le « village global » au sens de Mac Luhan n’est encore qu’un village technique. Il va falloir une grande tolérance entre les cultures pour créer un climat favorable à la cohabitation dans le monde de demain. Pour cela, la communication est à mon sens l’enjeu du  XXIe siècle car c’est un enjeu de culture et de politique. Or pour communiquer, il faut savoir négocier, entretenir une tolérance mutuelle qui nous permettra de vivre ensemble. C’est au final comme dans un couple ou dans une famille. Il s’agit non pas de dépasser la négociation mais de faire avec. Dans ma théorie de la communication, je souligne l’importance de l’être humain et de la politique, et rejette l’idée si répandue que tout s’arrangera grâce à la technique à Internet et aux multiples tuyaux qui permettent de communiquer d’un bout à l’autre de la planète. La solitude interactive des internautes qui sont de plus en plus nombreux à ne pas savoir communiquer dans le monde réel sont des composantes qui m’inquiètent.

« Si vous voulez que le monde vous écoute, soyez à l’écoute du monde »

En termes de culture et de communication, comment définiriez-vous la Corée du Sud ?

Premièrement, la Corée du Sud fait partie de ces Etats divisés, construite sur une histoire faite de drames et de tragédies. Deuxièmement, les Coréens du Sud font semblant d’ignorer le Nord. Un jour, leur histoire les rattrapera d’une manière ou d’une autre et il y aura une réunification comme ce fut le cas pour l’Allemagne. C’est là que se situe exactement le cœur de mes recherches: qu’est-ce qu’il nous intéresse dans la mondialisation ? La politique, l’économie et la culture, dans le sens où les cultures ne se mélangent pas mais s’opposent. Il faudra donc construire une cohabitation culturelle dans la péninsule corénne. La Corée du Sud devra respecter la Corée du Nord lorsqu’elles se rapprocheront, et ne pas faire comme l’Allemagne de l’Ouest a fait avec l’Allemagne de l’Est. L’ancienneté de la culture coréenne pourrait jouer un rôle de « Go Between » entre la Chine et le Japon et c’est cela qui est intéressant. Troisièmement, la Corée m’intéresse pour ce décalage qui existe entre sa puissance économique, technologique, commerciale et industrielle, et son poids culturel qui est encore trop modeste s. Les Coréens ont raison de vanter la Corée, mais ils sont obligés d’une part de reconstruire leur identité culturelle qu’ils ont perdue après la guerre de Corée, et d’autre part de s’intéresser aux autres.

Quel regard portez-vous sur la vague coréenne, qui se base aujourd’hui sur la musique et les films, et permet à la Corée de promouvoir son identité à travers le monde ?

C’est très intéressant dans le cadre de la construction de l’identité culturelle, mais attention, il faut aussi que la Corée sache recevoir d’autres cultures. Je ne pense pas que ce soit encore le cas, tout du moins avec l’Europe. Si vous voulez que le monde vous écoute, soyez aussi à l’écoute du monde. Aujourd’hui, s’il y a bien un pays qui a su s’intéresser aux histoires de cohabitation de culture, de civilisation, c’est bien la France. Et même si nous ne sommes pas les meilleurs pour cohabiter avec nous-mêmes, je pense par exemple au niveau élevé de racisme, nous y réussissons bien avec les autres. La mondialisation, c’est l’ouverture. Pour maîtriser cette ouverture, il faut respecter les identités culturelles. Mais ces identités culturelles ne doivent pas se transformer en nationalisme, c’est du donnant-donnant. La Corée du Sud doit comprendre que le problème, ce n’est pas uniquement d’assurer la promotion de sa réussite mais de valoriser sa position de pays déchiré, confronté à la question de la cohabitation culturelle. Si elle y parvient, elle prendra trente ans d’avance sur de nombreux autres pays. En acceptant cette idée, elle deviendra un exemple de « Go Between » ce rôle si important à mes yeux.

 « La tolérance doit devenir une obligation politique »

Savoir tolérer l’autre n’est-il pas avant tout un problème d’éducation ? Quelles solutions existent-elles pour instaurer une plus grande tolérance entre les peuples ?   

Je suis tout à fait d’accord. La tolérance passe par l’éducation, la politique (charte de l’ONU) et les voyages. Il faut se frotter aux autres cultures. Si on ne se tolère pas, on sera enclin à se tuer parce qu’on n’a pas les mêmes religions, les mêmes odeurs, les mêmes couleurs… Peut-être que pour la première fois depuis la création de l’humanité, la tolérance doit devenir une obligation politique. La communication est à ce titre un idéal pour l’homme. Elle permet l’égalité, l’amour. L’éducation, les voyages, doivent commencer dès le plus jeune âge. Il faudrait expliquer l’histoire du monde aux jeunes et instaurer un programme Erasmus mondial. Peut-être qu’en utilisant 1% des budgets militaires, nous pourrions permettre à tous les jeunes de voyager et de découvrir les autres cultures. Le rôle des affaires est également important dans le cadre de la tolérance entre les peuples. L’économie existe parce que les populations échangent, achètent, troquent. Le commerce est un facteur de communication. En quelque sorte, mieux vaut faire des affaires que la guerre. Mais attention : il s’agit de trouver le « SMIC » de la communication afin que tout le monde puisse garder son identité. Il ne s’agit pas que le monde devienne « anglo-américain », chacun doit garder son identité. C’est ce que nous devons faire, nous, Français. Nous ne sommes pas si mauvais à l’export, nous avons le les entreprises du CAC40, nous avons notre propre identité méthode économique et commerciale et il nous faut l’affirmer. Les affaires sont un passeport vers l’autre. La vraie faiblesse des élites françaises, entreprises, technocrates, politiques, universitaires, c’est ce manque de confiance en nous-même.

La Corée se situe entre la tradition et la modernité. Elle possède en conséquence un fort caractère nationaliste mais comprend au fil du temps l’importance de la mondialisation. Est-ce la bonne recette pour exister aujourd’hui dans ce monde globalisé ?

Effectivement, mais il faut faire attention à ne pas trop loucher. Les Coréens ont tendance à se porter de plus en plus vers la modernité et de moins en moins vers la tradition à l’inverse du Japon qui reste très attaché à la tradition. L’évolution de la Corée m’intéresse et je comprends que la réussite économique soit un élément clé pour cette société, qui il y a 30-40 ans était encore très pauvre. Mais la question du nationalisme aussi m’intéresse. Il faut déterminer jusqu’où la valorisation de l’identité culturelle reste jouable par rapport au Japon, à la Chine ou encore à l’Inde. Sur cette question, la Corée demeure sur le fil du rasoir.

Propos recueillis par Clément Charles

 

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