La Grande Interview – Jean-Claude Ellena : parfumeur d’Hermès Parfums

2016 January 22
by Corée Affaires

Propos recueillis par Laetitia Vallée

Jean-Claude Ellena, parfumeur exclusif de la maison Hermès, s’est rendu en Corée en mars à l’occasion de la sortie en coréen de son livre, Journal d’un parfumeur (paru en français en 2011), et de la mise en place d’un partenariat entre Hermès Parfums et les grands magasins Shinsegae. Il a accepté de rencontrer Corée Affaires.

@Benoit Telliet

© Benoit Telliet

©Q. Pouvez-vous nous présenter brièvement votre parcours, jusqu’à être parfumeur attitré de la maison Hermès ?

R. Je suis entré en parfumerie à l’âge de 16 ans : j’étais mauvais élève à l’école et mes parents, désemparés, m’ont trouvé une place de laborantin dans une parfumerie à Grasse, dont je suis originaire. Ce fut une véritable découverte, un environnement bienveillant où je me suis éveillé et qui a marqué le début de ma carrière. Après mon service militaire, j’ai travaillé comme assistant parfumeur (qui pèse les formules pour les parfumeurs) dans le laboratoire de mon père.

Dans les années 60, la parfumerie était alors en plein essor, avec une croissance annuelle de 25%. Les parfumeurs étaient très recherchés, et j’ai intégré à Genève l’école de parfumerie Givaudan, grand groupe mondial de la parfumerie. Mais les études n’étaient décidément pas faites pour moi, et j’ai rapidement demandé à travailler. Neuf mois plus tard, je suis devenu assistant, à savoir que je pesais les formules tout en pouvant créer des formules dérivées. Je suis ensuite parti un an à New-York pour y parfaire mon apprentissage. De retour à Paris, j’ai créé, entre autres, le premier parfum de Van Cleef, First. C’est à ce moment-là, à 28 ans, que je suis devenu parfumeur. J’ai travaillé pour de nombreuses maisons avant de rejoindre Hermès en 2004.

© Richard Schroeder

© Richard Schroeder

Q. Pourquoi Hermès ?

R. Chaque année, Hermès propose un thème de création et en 2003, j’ai été sollicité pour créer un parfum sur le thème de la Méditerranée : Jardin de Méditerranée a vu le jour à cette occasion. Après un an de discussion avec Jean-Louis Dumas, président d’Hermès, je rejoins la maison en tant que parfumeur exclusif, à deux conditions : que les parfums soient de conviction, choisis entre le parfumeur et le président, et qu’il n’y ait pas de test marché. Hermès est à mon avis la seule maison où le marketing est le support des artistes et des artisans et non l’inverse, qui accepte cette démarche.

Q. Dans votre introduction au Journal d’un parfumeur, vous écrivez : « Les odeurs sont mes mots ». Que communiquez-vous à travers vos créations ?

R. Je prends les odeurs comme des mots, et je construis une histoire olfactive qui sera ensuite porteuse d’émotions. Loin des concepts marketing qui réduisent le parfum à un concept publicitaire destiné à une cible stratégique, nous sommes dans la création pure ; j’exprime en odeur quelque chose qui m’est personnel. Un parfum se crée avec la mémoire et la tête, non au hasard des mélanges de diverses odeurs. C’est avec mes souvenirs, ma bibliothèque d’odeur interne, et mon imaginaire que je vais créer une recette, qui sera ensuite pesée et peaufinée. Chaque parfum a son histoire. Par exemple, pour Jardin en Méditerranée, je me suis rendu en Tunisie dans une maison ouverte sur un très joli jardin. Pendant tout notre séjour, je cherchais un signe olfactif qui évoque la Méditerranée : de nombreuses odeurs pouvaient la traduire, la fleur d’oranger, le lys de mer,… Mais aucune ne me satisfaisait tout à fait. C’est le jour de notre départ, autour d’un apéritif, que je l’ai trouvé. Une jeune femme,une coupe de champagne à la main, a ramassé sur le plateau une feuille de figuier et l’a senti avec un sourire. Le figuier m’est apparu comme une évidence.

Ce processus de création peut aller très vite, comme cela l’a été pour le Jardin en Méditerranée réalisé en trois jours, ou nécessiter plus de temps, comme Cuir d’ange, que j’ai mis dix ans à mettre au point. Tous sont porteurs d’une histoire et d’émotions, de souvenirs qui me sont personnels, et que je vais traduire en un parfum qui évoquera ensuite chez vous de nouvelles émotions, de nouveaux souvenirs.

Q. La France dispose d’une reconnaissance internationale dans la parfumerie ; pourquoi ?

© Benoit Telliet

© Benoit Telliet

R. La reconnaissance de la France dans le parfum est historique. La parfumerie française nait au 19e siècle, sous l’impulsion de créateurs comme Paul Poiret, Madeleine Vionnet, Chanel. Elle se développe d’abord grâce à la couture ; les parfums sont la plupart du temps offerts au client qui achète. Peu à peu, sa distribution s’élargit, le parfum prend de l’ampleur et un double jeu se crée : les couturiers utilisent la parfumerie pour valoriser et vendre la haute couture. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, la France était la grande créatrice de la parfumerie. Puis les Etats-Unis, dont le marché est de plus en plus demandeur, vont produire leurs propres parfums, l’associer à la couture, jusqu’à ce que nous arrivions à une distribution beaucoup plus large et indépendante de la couture. La force de la parfumerie française est donc fortement liée à son histoire, et au savoir-faire qu’elle a développé tout du long.

Q. Votre venue en Corée se fait aussi dans le cadre de la mise en place d’un partenariat entre Hermès Parfums et Shinsegae. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

R. Hermès Parfums et Shinsegae ont signé au début de cette année un accord d’importation et de distribution exclusive, ce qui constitue une étape importante dans le développement de la marque sur le marché coréen des parfums et des cosmétiques. Le marché coréen est dynamique, très concurrentiel et présente de fortes potentialités de développement pour Hermès.

L’histoire d’Hermès Parfums a débuté en 1951 et n’a jamais cessé de s’enrichir de nouvelles fragrances d’histoires et aujourd’hui de nouveaux territoires, celui du Parfum de la Maison et du Bain. Cette évolution de l’art du parfum à l’art de vivre le parfum devait s’accompagner d’un changement dans la distribution. Shinsegae est apparu comme le détaillant idéal, avec un réseau de magasins figurant comme l’un des plus importants de Corée, une grande expertise dans le développement de marques en local et une clientèle ciblée. Nous avons ainsi ouvert un magasin Hermès Parfumeur à Shinsegae Main le 2 mars dernier, le premier en Asie. Première étape d’une nouvelle aventure !

Q. Après quelques jours en Corée, y a-t-il des odeurs particulières qui vous ont marqué et pourraient être la source d’inspiration d’un parfum évocateur de la Corée ?

R. La première odeur, à la descente même de l’avion, que j’ai senti, c’est l’ail ! Généralement, dès que j’arrive dans un pays que je ne connais pas, j’essaye d’aller dans les marchés aux herbes et aux épices, pour m’imprégner de nouvelles odeurs. J’ai eu très peu de temps depuis mon arrivée, mais j’ai pu constater une grande variété d’herbes. Elles sont cependant surtout utilisées à des fins médicinales et ont peu d’odeur, outre le shiso.

En revanche, je suis séduit par le raffinement de la cuisine coréenne, et si je devais créer un parfum inspiré de la Corée, cette délicatesse devrait être présente, ainsi que le contraste entre tradition et modernité.

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