La Grande Interview : Florence Aubenas, grand reporter au Monde

2017 March 2

Propos recueillis par Laetitia Vallée

Florence Aubenas

Q. Vous êtes à Séoul pour présenter votre livre, Le Quai de Ouistreham, au WoW Book Festival. Pourquoi la Corée ?
R. Vu de France, c’est un des pays émergents parmi les plus fascinants, par sa grande réussite mais aussi par l’opacité qui demeure par rapport à sa culture, à la façon d’y vivre. C’était irrésistible, je voulais voir, que ce soit dans un cadre personnel ou professionnel, comme aujourd’hui. Dans la plupart des statistiques basiques sur le monde du travail, la Corée est à l’opposé de la France, en termes d’heures de travail ou de travail précaire par exemple ; cela m’intéressait de voir l’autre bout du spectre. En France, la figure du travailleur pauvre n’existait pas avant les années 2000, tandis qu’en Corée, cela a toujours existé. Je m’interroge sur la relation à cette précarité, dont le constat peut être très différent entre un pays où cela n’existait pas et un où les conquêtes sociales restent à faire.

Q. La Corée est aujourd’hui confrontée à une forte précarisation de la jeunesse et des seniors. Quel constat pour la France ?
R. En France aussi, les jeunes sont les plus touchés par le travail précaire. Dans les années 80-90, il devait y avoir 15% de jeunes précaires, aujourd’hui, c’est près de 50%. L’entrée dans la vie stable pour les jeunes se fait de plus en plus tard. Salaires bas, précarité des contrats de travail, fort taux de chômage… Dans ces conditions, l’accès au logement leur est difficile, voire même l’installation : par exemple, ils ne peuvent pas acheter un frigo en grand magasin parce qu’il faut une fiche de paye, etc. C’est très dangereux : on crée une génération à qui on ferme la porte. Il est nécessaire de changer les conditions d’accès d’entrée dans la vie pour permettre aux jeunes de s’installer : faciliter l’entrée dans l’entreprise, dans le logement, etc. et se demander comment revenir à un autre type de législation.

Q. Aujourd’hui, bien que différemment en France et Corée, on constate un fort clivage générationnel, avec la génération « milléniale » incomprise.
R. Aujourd’hui, les emplois précaires que l’on propose aux jeunes ne sont plus nécessairement des tremplins vers un emploi stable, comme cela pouvait l’être pour les générations précédentes, qui étaient alors prêtes à certains sacrifices. Les jeunes générations développent donc un nouveau rapport à l’entreprise et au travail. Si ce dernier constituait pour leurs parents une fierté, voire une identité très forte (l’identité du mineur par exemple, ou des ouvriers), ce n’est désormais plus le cas des milléniaux, qui s’engagent différemment au sein de l’entreprise et valorisent leurs temps et projets personnels. Ils ont souvent des activités parallèles : associations, hobbies, etc. qui sont de nouveaux facteurs créateurs d’identité. C’est un écart générationnel beaucoup plus fort que ceux passés. Avant, on se disait que c’était pareil, mais en mieux : il y avait de nombreuses avancées sociales, en particulier pour les femmes (droit de travailler, d’avoir un compte en banque, etc.). Maintenant c’est tout simplement différent, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire.

Q. Dans une interview sur France Inter, vous dites « En France, les gens n’ont plus de pierre où poser le pied », c’est aussi le cas en Corée : l’éducation n’est plus la garantie d’un emploi mais en reste la condition sine qua non, faible système social sur lequel se reposer, plus de carrière sécurisée au sein d’une entreprise,… Que peut-on dire à la jeunesse pour s’adapter à ces pierres mouvantes ?
R. Je leur dirai de ne pas attendre Godot. Avant, nous acceptions certains sacrifices et la précarité pour accéder à la stabilité, au graal. Aujourd’hui, il n’y a plus de vrai travail. Dans le cadre du Quai de Ouistreham, je m’étais fixée pour objectif d’arrêter dès que je décroche un CDI. Ce que j’ai obtenu, au bout de 6 mois, c’est un CDI pour deux heures sur cinq jours. Avec ce contrat, le travailleur n’est plus éligible pour certaines aides sociales. C’est ça, le graal, aujourd’hui. On bricole avec des restes d’un régime ancien. Je conseillerais donc aux jeunes de mettre leurs priorités à eux, de fonctionner sans tenir compte de l’ordre qui existe ou n’existe plus : c’est à eux de donner le cap. Cela peut être une envie, une destination, la famille, etc. Les premiers de cette génération vont finir par arriver aux manettes et créeront leurs propres règles.

Q. Parlez-nous de votre démarche pour le Quai de Ouistreham, de ce qui a motivé une immersion complète plutôt qu’une enquête traditionnelle, un récit presque romanesque plutôt qu’une analyse ?
R. Je ne suis pas une spécialiste de l’économie mais en tant que journaliste, je ne peux pas éviter d’en parler ; il fallait trouver ma manière de le faire. J’ai décidé de me faufiler au sein d’une des classes sociales en difficulté, en me fixant pour objectif de ne mettre dans mon livre aucune donnée disponible, aucune analyse ; seulement l’observation du quotidien des classes précaires. Il n’y a pas plus étranger à soi, d’une certaine façon, que son propre pays. J’ai choisi Caen, une ville où je ne connaissais personne. Je me suis créé une histoire : femme de 45 ans, qui a vécu avec un homme toute sa vie en tant que femme au foyer, et qui, suite à sa séparation, cherche du travail, sans aucune expérience. Le but : travailler dans ces conditions jusqu’à ce que je décroche un CDI.

Q. Quels sont les grands stéréotypes véhiculés sur la précarité et le chômage en France que votre expérience a remis en question ?
R. Je pensais qu’en postulant aux pires offres d’emploi, je n’aurais pas de problème pour trouver du travail. Pourtant, on m’a très vite fait comprendre dans les agences d’intérim que même ces postes étaient trop hauts pour moi…
L’une des réalités les plus fortes à laquelle j’ai dû me confronter, c’est la position des femmes en France. Bien que je connaisse les statistiques, il me semblait que ce n’était plus un problème en France, au contraire même. Pourtant, au plus bas de l’échelle, j’ai réalisé à quel point il y a une condition autre de la femme et cela peut être très discriminant d’être une femme de plus de 50 ans. Je travaillais avec des jeunes filles qui cumulent les petits boulots pour pouvoir joindre les deux bouts, et malgré cela, leur entourage, leur compagnon, voire la société, leur renvoient l’image de « n’avoir pas vraiment de travail », ce qu’elles reprennent parfois à leur compte. On leur dénie leur statut de travailleuses, de par leur précarité.

Q. Alors que le journalisme et les médias suscitent de plus en plus de méfiance et critiques, comment peuvent-ils évoluer pour mieux s’adapter aux besoins de la société et dépasser leurs travers ?
R. Il y a effectivement une certaine défiance vis-à-vis des médias et des mondes médiatique et politique, qui sont déconnectés de la population. Lorsque je suis allée voir mes anciennes collègues avant la publication du Quai de Ouistreham et que je leur ai révélé mon identité, elles ne voulaient pas me croire. Elles ne comprenaient pas pourquoi une journaliste s’intéresserait à « des gens comme elles ». C’est une réalité difficile à accepter, en tant que journaliste, et si la presse ne fait pas cet effort de revenir vers les gens, il y aura toujours cette défiance. Pour assurer plus de transparence, les journaux devraient exprimer très clairement leur éthique et garantir leur charte de fonctionnement, en expliquant leur manière de travailler : « ici, nous ne reproduisons pas une information tirée d’agence de presse », « ici, les voyages ne sont pas payés par les entreprises », etc.
Par ailleurs, il y a un appétit pour une information qui est autre. Il est vrai que les médias créent un effet de loupe sur certains événements phare, avec les journaux du monde entier qui abordent tous les mêmes thèmes. Mais certains sont inévitables : il n’est pas possible d’ignorer les élections américaines, par exemple. Pour y parer, le Monde essaye de proposer d’autres manières de s’informer, comme avec l’application La Matinale, sur laquelle nous partageons des informations de manière assez aléatoire. C’est un succès fou.
Le problème aussi, c’est que pendant longtemps, la presse était le seul moyen de s’informer ; aujourd’hui, payer pour s’informer n’est pas une démarche évidente pour tous. Ceux qui souhaitent s’informer doivent aussi accepter d’y mettre le prix.

Pour suivre toute l’actualité franco-coréenne et les publications de Corée Affaires, rendez-vous sur le site de la FKCCI.

FacebookTwitterLinkedInEmail

Comments are closed.