La génération Y, entre prudence et soif d’émancipation

2017 November 20

 

Par Louis Palligiano , correspondant pour Libération

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Peur de l’échec, hyper-concurrence, environnement autoritaire et extrêmement hiérarchisé : face à des pressions économiques et sociales souvent jugées insupportables, les jeunes sud-Coréens expérimentent de nouvelles solutions pour s’émanciper. La génération Sampo (three giving-up generation), celle qui a tiré un trait sur trois choses – vivre une relation amoureuse, se marier, avoir des enfants – souhaite s’affranchir du carcan moral et sociétal de leurs parents. Parmi les principales raisons invoquées pour expliquer cet abandon, il y a l’impossibilité d’épargner, la difficulté à trouver un emploi, les faibles revenus ou encore le prix des logements. Parfois abusivement décrite comme apathique, cette génération est pourtant celle qui a en grande partie initié la chute de la présidente Park Geun-hye. L’été dernier, plusieurs mois avant que le grand public ne soupçonne l’existence de Choi Soon-sil, la confidente occulte de l’ex-chef de l’Etat, le mouvement de protestation estudiantin issu de la prestigieuse université féminine Ewha a révélé les prémices du « Choi Gate ». Pour ces manifestants, nés après la fin du règne dictatorial de Chun Doo-hwan en 1987 et élevés avec YouTube et Facebook, cette mobilisation a marqué l’avènement d’une nouvelle culture démocratique. Venus des quatre coins du pays, des centaines de milliers d’étudiants participaient chaque samedi pendant des mois aux grandes manifestations pacifiques pour demander la destitution de Park Geun-hye sur fond de scandale de corruption politico-financier. Sur les réseaux sociaux, des vagues de messages de remerciements se sont ensuite multipliées à l’intention de cette jeunesse qui a permis à la Corée du Sud de vivre un tournant historique.

Pour de nombreux sud-Coréens nés entre 1980 et l’an 2000, appelés génération Y ou Millennials en anglais, l’entrée sur le marché du travail représente un défi qui cristallise toutes les inquiétudes. Chaque année, environ 500 000 jeunes – dont plus de 60 % sont diplômés – se lancent dans la recherche de leur premier emploi, mais seulement 200 000 postes permanents sont disponibles, selon les données gouvernementales. Le ralentissement économique a conduit les grands conglomérats du pays du Matin clair à réduire drastiquement le nombre d’embauches. Face à ce constat, les étudiants d’université sont nombreux à retarder l’obtention de leur diplôme, à empiler les cours privés pour devenir toujours plus compétitifs, ou à occuper des emplois précaires en attendant de meilleures offres. Si dans un pays parfois appelé « la République Samsung », intégrer un chaebol demeure synonyme de réussite professionnelle et sociale, les men­talités sont doucement en train d’évoluer. Kim Mi-young, 24 ans, détentrice d’un sérieux bagage universitaire, est décoratrice dans une petite société de production de contenus sur Internet : « c’est un leurre de penser que nous sommes obligés d’entrer chez Samsung ou Hyundai pour être acceptés et reconnus. Mon travail me passionne et même si je fais beaucoup d’heures supplémentaires, j’apprends beaucoup. J’ai la chance d’assumer plus de responsabilités que dans un grand groupe ».

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En rupture avec leurs aînés, les membres de la génération Y sud-coréenne n’hésitent plus aujourd’hui à se tourner vers l’étranger pour entreprendre. Passionné de mode, c’est en Australie que Park Yeon-min a décidé de poser ses valises pour trouver une alternative au costume de « Samsung Man » apparemment trop étroit pour lui. « Le modèlesud-coréen ne me convenait pas et j’avais l’impression de ne pas pouvoir rentrer dans le moule » concède-t-il. Le jeune homme de 25 ans cumule les petits boulots pour financer son cursus universitaire et ne cache pas ses ambitions « je poursuis actuellement des études de stylisme. J’aimerais ensuite ouvrir ma propre boutique et lancer ma ligne de vêtements. Ici, l’atmosphère est décontractée et il y a plus d’ouverture d’esprit. Je ne sais pas si j’aurais osé être vraiment moi-même à Séoul ». Cette quête du bonheur, loin de chez eux, semble s’imposer pour beaucoup de ses jeunes compatriotes. D’après une enquête publiée en début d’année par la Fondation Varkey, une organisation à but non-lucratif basée en Angleterre, les sud-Coréens de 15 à 21 ans compteraient parmi les plus malheureux au monde dans cette tranche d’âge. Lorsqu’on leur demande si leur pays natal est « bon ou mauvais pour y vivre », ils sont les seuls à l’évaluer négativement parmi les 20 nationalités étudiées. Il en ressort un sentiment de frustration chronique, engendré par des conditions socio-économiques défavorables, particulièrement important chez les adolescents sud-Coréens.

Sur le plan financier, l’environnement économique globalement anxiogène a contraint les jeunes sud-Coréens à un pessimisme prudent par rapport à leurs aînés. Pour rappel, ils ont mené leurs études pendant la crise asiatique de 1997 et sont entrés sur le marché du travail après la crise financière mondiale de 2008. Une étude récemment menée par l’institut Hana auprès de 1 500 jeunes à travers le pays, révèle que ces derniers privilégient les investissements peu risqués comme les placements en banque. Près de 60 % des répondants possèdent un compte bancaire qui donne à leur détenteur la priorité pour obtenir un logement à des taux d’intérêts stables. Plus de la moitié des Millennials commence à mettre de côté pour leurs vieux jours avant 30 ans, alors que leurs parents et grands-parents ont attendu d’atteindre environ 40 ans. « Parmi les trois dernières générations, la génération Sampo est la plus conservatrice dans la gestion d’actifs » selon un chercheur du Hana Institute of Finance. On entend souvent dire que la jeunesse sud-coréenne est capricieuse, qu’elle a la vie facile et que ses centres d’intérêts sont superficiels. Cependant, aux antipodes de cette caricature, celle de la génération Y se révèle au contraire particulièrement précautionneuse et réfléchie dans son mode de consommation, en raison du cycle économique morose qu’elle traverse et devra probablement affronter tout au long de sa vie.

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