L’évolution récente des inégalités de revenu en Corée du Sud

2017 December 13

 Par Léo Barincou, Service économique de l’Ambassade de France en Corée

 

Le développement économique de la Corée s’est accompagné à partir des années 1960 d’une forte réduction des inégalités de revenu, qui comptaient parmi les plus faibles du monde. Cette dynamique s’est toutefois inversée au milieu des années 1990 et les inégalités de revenu ont depuis enregistré une tendance graduelle à la hausse. Dans ce contexte, le nouveau président Moon Jae-in a fait de la lutte contre les inégalités de revenu l’un de ses principaux objectifs, estimant dans un discours de juin 2017 que celles-ci constituaient « une menace pour la démocratie ».

 

  1. Les inégalités de revenu se sont accrues lors des dernières années

 

Le taux de pauvreté relative1 a plus que doublé entre 1990 et 2016, passant de 7,1% en 1991 à 14,7% en 2016. Le coefficient de Gini, un indicateur d’inégalités de revenu compris entre 0 et 1, suit une dynamique similaire et augmente fortement également, passant de 0,256 en 1990 à 0,304 en 2016 (+ 19%)2. Selon la Weath and Income Database, la part du revenu des 10 % des ménages les plus riches dans le revenu total a crû de façon marquée sur la même période, de 29% en 1995 à 45% en 2013 – soit le niveau le plus élevé parmi les pays d’Asie3.

Au cours de l’année 2016, les inégalités de revenu ont enregistré un creusement particulièrement marqué, avec un recul du revenu des ménages les moins aisés : les ménages appartenant au 1er quintile de revenu (les 20% des revenus Le développement économique de la Corée s’est accompagné à partir des années 1960 d’une forte réduction des inégalités de revenu, qui comptaient parmi les plus faibles du monde. Cette dynamique s’est toutefois inversée au milieu des années 1990 et les inégalités de revenu ont depuis enregistré une tendance graduelle à la hausse. Dans ce contexte, le nouveau président Moon Jae-in a fait de la lutte contre les inégalités de revenu l’un de ses principaux objectifs, estimant dans un discours de juin 2017 que celles-ci constituaient « une menace pour la démocratie ».les plus bas) ont vu leur revenu nominal baisser de 5,6% en 2016, soit la première baisse depuis 2005. À l’inverse, les ménages appartenant au 5e quintile de revenu (les 20% des revenus les plus hauts) ont vu leur revenu progresser de 2,1% en 2016. Ces évolutions ont abouti à un resserrement de la classe moyenne (de 67,4% en 2015 à 65,6% en 2016) et peuvent expliquer la perception grandissante que le développement économique ne bénéficie plus à une majorité de la population et que la mobilité sociale est de plus en plus limitée : en 2016, 51% des Coréens estimaient que leurs enfants ne bénéficieraient pas d’une meilleure situation socio-économique que la leur, contre 29% en 2006.

Les inégalités de revenu disponible en Corée se situent toutefois dans la moyenne des pays de l’OCDE : la Corée est le 17e pays le plus inégalitaire de l’Organisation (sur 35 membres). La Corée se démarque surtout par le faible impact des transferts fiscaux (impôts, aides sociales, retraites) sur la répartition des revenus par rapport aux autres pays développés : les transferts fiscaux ne réduisent les inégalités que de 13,1% en Corée, comparé à 26,3% aux États-Unis, 38,5% au Royaume-Uni et 42,7% en France. Le faible montant des dépenses publiques sociales (10,1% du PIB en 2016 par rapport à 21% en moyenne pour l’OCDE) et le faible niveau d’imposition et de contributions sociales (33% du PIB contre 42% pour l’OCDE) limitent de façon inhérente l’impact des transferts fiscaux sur les niveaux d’inégalités. Le rôle de redistribution des politiques publiques coréennes s’est toutefois affirmé au cours des 10 dernières années, avec un écart croissant entre inégalités de revenu brut et inégalités de revenu disponible.

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  1. Les inégalités de revenu en Corée reflètent des problèmes structurels et affectent de façon plus forte certains segments de la population

Les inégalités de revenu en Corée s’expliquent en premier lieu par le caractère dual du marché du travail. Les travailleurs non-réguliers représentent 32,8% de l’ensemble des travailleurs en 2016 (une proportion nettement supérieure à la moyenne de 11,4% de l’OCDE) et ont un salaire mensuel inférieur de 46,5% à celui des travailleurs réguliers. Le FMI comme l’OCDE considèrent que la structure spécifique du marché du travail coréen est génératrice

d’inégalités de revenu majeures. Le phénomène du travail non-régulier affecte de façon plus forte certains segments de la population : 40% des femmes disposent d’un emploi non régulier, alors que seuls 26% des hommes sont concernés ; c’est près de 70% des travailleurs de plus de 60 ans qui occupent un emploi non-régulier. Les emplois non-réguliers sont concentrés dans les petites entreprises (47,5% d’entre eux travaillent dans des entreprises de moins de 5 salariés), rendant d’autant plus difficile l’accession au statut d’employé régulier : seuls 11% des travailleurs non-réguliers obtiennent ainsi un emploi régulier après un an, comparé à environ 50% pour les pays d’Europe. La dualité du marché du travail coréen se superpose donc à des déséquilibres tels que l’écart de salaire entre hommes et femmes (36,7%, le plus haut taux de l’OCDE) et la meilleure rémunération des employés des grandes entreprises (2,5 fois supérieure à celles des PME en moyenne) pour exacerber les différences de revenu. L’augmentation des inégalités de revenu s’explique également par le fort taux de pauvreté parmi les personnes âgées : 47,7% des personnes âgées de plus de 65 ans étaient en situation de pauvreté relative en 2016 – comparé à 9% pour les 18-65 ans. L’âge moyen des ménages appartenant au quintile de revenu le plus bas est 61 ans en 2016, reflétant la concentration des personnes âgées au sein de la population à bas revenu. La prévalence de la pauvreté parmi les personnes âgées est surtout le fait du faible taux de couverture du système de retraite national comparé aux autres pays développés : seules 32,1% des personnes âgées percevaient une retraite du National Pension Scheme (NPS) en 2015. Le vieillissement rapide de la population coréenne devrait faire progresser à la hausse pourrait cependant être atténuée par le taux de couverture du NPS qui augmente progressivement à mesure que le système de retraite arrive à maturité, et fait reculer, mais lentement, le taux de pauvreté des personnes âgées (passant de 51,3% en 2009 à 47,7 % en 2016).

  1. L’augmentation du revenu des ménages les moins aisés est un aspect central de la politique économique du nouveau Président

Au-delà des préoccupations de justice sociale, le souhait du président Moon Jae-in de baser la croissance économique sur la demande intérieure passe en priorité par une augmentation du revenu des ménages les moins aisés. La propension à consommer de ces derniers est en effet de loin la plus élevée : les ménages du quintile de revenu le plus bas utilisent 105,6% de leur revenu disponible pour leurs dépenses de consommation en 2016, contre 59,9% pour les ménages du quintile de revenu le plus élevé.

Dans cette optique, la priorité du président est d’atténuer la dualité du marché du travail coréen, en limitant le recours aux travailleurs non-réguliers. Le secteur public, censé montrer l’exemple, est le premier concerné, avec notamment le projet de transformer 30 000 emplois publics précaires en contrats réguliers au cours des 5 prochaines années. Des incitations fiscales devraient être mises en place afin d’encourager le secteur privé à adopter une démarche similaire. Le président souhaite également fortement augmenter le salaire minimum, en le passant de 5,7 USD/heure à 8,8 USD/heure d’ici 2020. Moon Jae-in prévoit parallèlement de renforcer le rôle de redistribution de l’État, notamment en accordant des aides financières aux populations les plus vulnérables : il s’est ainsi engagé à verser 265 USD/mois aux jeunes demandeurs d’emploi (18-34 ans) et aux personnes âgées faisant partie des 70% des ménages les moins riches. Le nouveau président prévoit de financer ces aides par des reformes de la fiscalité des entreprises et des ménages à haut revenu.

Retrouvez le numéro 104 du Corée affaires en ligne

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