Ida Daussy nous parle de Corée à Cœur : portrait intimiste d’une Corée méconnue

2019 June 12

Par Oriane Lemaire

« On parle beaucoup de la Corée du Sud, sans parfois bien la connaître, aussi a-t-on parfois le sentiment d’une litanie de clichés qui parlent plus de nos fantasmes que de la réalité de cet Orient extrême. » La Fécampoise la plus célèbre de Corée qui travaille depuis plus de 20 ans avec la FKCCI nous raconte Corée à Cœur. Ida Daussy, forte de ses 27 ans d’expérience de vie d’expatriée naturalisée, mère bilingue d’une famille biculturelle soudainement divorcée, nous décrit les évolutions sociétales du Pays du Matin calme. Figure médiatique, entrepreneuse, professeure, son regard est pluriel et ses idées perspicaces dans cet ouvrage entre récit autobiographique et essai analytique.  

Vous avez un parcours très atypique en Corée. Parlez-nous de la genèse de votre aventure coréenne.

J’habite en Corée depuis 28 ans. Tout a commencé par une passion pour la zone Asie et ma maîtrise en commerce international. La Corée me semblait moins connue que les autres pays mais à découvrir. Via des connaissances de mes parents, je suis entrée en contact avec une manufacture de chaussures à Busan qui s’appelait Taewha pour y réaliser un stage. Je me suis retrouvée seule dans la deuxième ville de Corée, immersion totale ! Je suis rentrée émerveillée, époustouflée et séduite par les coréens.

Après mon diplôme, je décide de retourner à Séoul à mes frais : nous sommes dans les années 90, début du boom économique et social de la Corée. J’ai commencé à travailler en tant de professeur de Français dans l’Institut de langues de l’université de Yonsei. Très vite, des opportunités se sont présentées à moi.  J’ai été contactée par EBS (Educational Broadcasting System) qui cherchait une nouvelle présentatrice pour son émission « Bonjour la France ». Je n’avais jamais fait de télévision ; c’est ça la Corée : tout va très vite !

J’ai rencontré ensuite le futur père coréen de mes enfants, devenu un an plus tard mon mari. Un jour, KBS m’a invitée lors d’une séquence « Histoire de couple » (부부탐구) pour l’émission Achim Madang (아침마당) pour raconter cette histoire d’amour banale d’un coréen et d’une française qui ne sont pas de la secte Moon. Cette diffusion a charmé l’audience et servi de tremplin pour ma carrière médiatique. Ma vie est ensuite devenue un show immense !

Comment vous êtes-vous adaptée au monde médiatique coréen ?

Jusqu’à la naissance de mon premier enfant, je n’avais pas d’agent. C’était brut de décoffrage, je détonnais parmi les coréennes tant apprêtées. Les avis étaient partagés, certains trouvaient ça très humain tandis que d’autres étaient surpris.

Aujourd’hui, la société coréenne est une société de jeu de rôle. Une femme mère et épouse devient ce que l’on appelle une « adjumma ». Je l’ai ressenti comme un rétrogradage social et en ai beaucoup souffert car je ne m’étais jamais senti aussi femme que lorsque je suis devenue mère. Indépendante, je ne correspondais pas à au schéma de la femme coréenne qui devient femme au foyer dès le premier enfant. La preuve en est que j’ai non seulement été à l’origine de la demande de divorce avec mon mari mais j’ai également exigé la garde de mes enfants ; en Corée les femmes ne font pas ça habituellement. S’en est suivi un acharnement médiatique que j’ai surmonté. Jeune, je me pliais aux « règles », mais aujourd’hui j’ai le privilège de l’âge.

12 ans sont passés entre la publication de vos deux ouvrages Ida au pays du Matin calme aux Éditions Lattès, et Corée à Cœur aux éditions Atelier des Cahiers. Qu’est-ce qui vous a motivée à vous relancer dans l’écriture ?

Transmettre ! Jusqu’à présent, on a très peu d’histoires et de témoignages provenant de l’intérieur. Je l’ai vécu de plein fouet !  Actuellement, de nombreux étudiants et expatriés viennent en Corée en pensant « Kpop, drama, kimchi ». Mais quoi d’autre ? Ils ne savent pas. La société coréenne est difficile et très compétitive.

Corée à Coeur représente ainsi deux ans de recherche. J’ai tiré des faits de la presse coréenne et des chiffres issus d’organismes publiques. Le livre commence néanmoins par mon histoire personnelle pour illustrer les idées que je souhaitais exposer sur plusieurs thèmes : crise générationnelle, misogynie, multiculturalisme, ….  Les premiers retours sur Corée à Cœur sont d’ailleurs très positifs. Le public apprécie que ce livre sorte des sentiers battus : c’est une histoire qui vient de l’intérieur avec des concepts qui leur parlent.

Ida Daussy et son éditeur Benjamin Joinau lors de la conférence du 10/06/19 au Lycée français de Séoul sur Corée à Coeur

Ida Daussy et son éditeur Benjamin Joinau lors de la conférence du 10/06/19 au Lycée français de Séoul sur Corée à Coeur

Durant vos 27 années de vie coréenne, comment le statut des femmes a-t-il évolué ?

Alors qu’en 1987, les femmes ne représentaient ici que 28 % du total des élèves du collège à l’université, les filles sont aujourd’hui à égalité avec les garçons pour l’accès à l’éducation. Si elles sont bien représentées dans les métiers de l’éducation supérieure ou de la justice, elles sont souvent cantonnées à des métiers secondaires dans le commerce et l’industrie, où seulement 2% des managers en Chaebol sont des femmes.

Bien que l’on reste loin d’une égalité homme/femme, il y a eu du progrès et les mentalités changent. Mes élèves coréennes, aujourd’hui, veulent faire carrière. Elles ne souhaitent pas se marier tout de suite et ne veulent pas avoir d’enfants car ils représentent un investissement en argent et en temps trop important.

 Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec l’Atelier des Cahiers ?

L’Atelier des Cahiers se spécialise sur la Corée et son directeur, Benjamin Joinau, est un très bon ami vivant depuis 25 ans au Pays du Matin calme. A la différence d’autres maisons d’édition, l’Atelier des Cahiers ne cherchait pas à tirer profit du caractère sensationnel de mon histoire et de mon divorce surmédiatisé. Mon livre contient beaucoup de passages dérangeants sur des thèmes parfois tabou en Corée ; il fallait donc que je le confie à quelqu’un qui connaisse bien le pays.

 

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