La Corée du Sud est-elle trop dépendante des semi-conducteurs ?

2019 August 6

Par Léo Besson, Service économique de l’Ambassade de France en Corée 

[Ndlr. L’article a été rédigé en mars 2019 avant la décision du gouvernement japonais de restreindre les facilités administratives à l’exportation à la Corée du sud.  L’analyse proposée par l’auteur de l’article ne tient donc pas compte des potentiels effets de la décision sur la filière, aussi bien à court-terme qu’à plus long-terme.

Si cette décision risque d’affaiblir l’industrie des semi-conducteurs coréenne, il est pour l’instant difficile de mesurer son impact. Le Japon est le principal fournisseur de polymide fluoré, de photorésine et de fluorure d’hydrogène, les trois matériaux nécessaires à la construction de semi-conducteurs, dont les entreprises phares, Samsung et SK Hynix, sont fortement dépendantes. En 2018, d’après la Korea International Trade Association (KITA), la Corée achetait au Japon les produits nécessaires à la fabrication de semi-conducteurs pour une valeur de 11,7 Mds USD.

Pour faire face à cette situation, le gouvernement coréen a annoncé le 6 août qu’il débloquerait 7 800 Mds KRW (5,7 Mds EUR) sur les 7 prochaines années. Cela permettrait aux entreprises affectées par la décision japonaise de bénéficier d’une augmentation des fonds R&D, d’exemptions fiscales et de régulation moins contraignantes, afin de rechercher les matériaux nécessaires à la réalisation de leurs produits.*]

Poussée par le super-cycle des mémoires, l’industrie coréenne des semi-conducteurs (notion désignant les composants – circuits intégrés, puces, processeurs, mémoires – des produits des technologies de l’information et de la communication) a réalisé une année record en 2018, avec 127 Mds USD d’exportations, soit plus d’un cinquième des exportations coréennes. Le retournement du cycle, qui a contribué au recul de la croissance trimestrielle de 0,3% au 1er trimestre 2019, souligne cependant les risques, pour la Corée, de voir son excédent commercial dépendre trop fortement de ce seul secteur. D’ autant plus touché par les mesures de retalions japonaises récemment prises..

1. La Corée, de pays atelier à leader technologique

L’industrie coréenne des semi-conducteurs, agissant d’abord comme sous-traitant de groupes étrangers, a su émerger très rapidement grâce à la politique industrielle du gouvernement : subvention aux secteurs stratégiques, soutien aux exportations, maitrise des importations et contrôle des investissements étrangers. Dès les années 1980, la Corée se positionne comme 3e acteur mondial derrière les Etats-Unis et le Japon, puis devient leader mondial du marché DRAM (Dynamic Random Access Memory, une technologie de mémoire vive) dans les années 90.

L’industrie coréenne des semi-conducteurs se structure autour de Samsung Electronics et de SK Hynix, née du rachat de LG Semiconductor par Hyundai Electronics lors de la crise asiatique, puis rachetée par SK en 2011. Les deux groupes sont devenus, en 2018, respectivement premier et troisième acteurs mondiaux du marché. Les deux groupes ont bénéficié de sous-capacités de production mondiales sur le marché des mémoires DRAM et NAND, dont les chiffres d’affaires mondiaux sont estimés à respectivement plus de 100 et 60 Mds USD en 2018 (environ 30% du marché total des semi-conducteurs), et dont les deux groupes se sont arrogés environ 73% et 50% des parts en 2018.

Ces derniers sont fortement intégrés aux chaînes de valeur électronique mondiale, y compris celles de concurrents étrangers des géants coréens de la téléphonie mobile : les fournisseurs de pièces pour les téléphones Huawei et Apple, Samsung Electronics et SK Hynix représentent par exemple 40% des coûts de production des modèles de la marque chinoise Oppo.

Graphique 1. Ventes (en Mds USD) des 5 leaders mondiaux du secteur en 2018

Source : IC Insights

La spécialisation de la Corée du Sud sur les semi-conducteurs s’explique par le redéploiement de l’industrie coréenne sur les secteurs à haute valeur ajoutée : Samsung était notamment l’entreprise mondiale la plus dépensière en R&D en 2018. Déjà présent en Chine, Samsung se tourne, pour l’assemblage, vers l’Asie du Sud-Est, en particulier le Vietnam, où Samsung est le premier employeur, et l’Inde, avec l’ouverture de la plus grande usine de smartphones au monde en juillet 2018. Dans le même temps SK Hynix, fortement soutenu par le gouvernement, devrait investir 106 Mds USD sur plus de 10 ans pour la construction du plus grand cluster mondial de production de semi-conducteurs à Yongin, au sud de Séoul.

2. La spécialisation coréenne accrue impacte ses résultats économiques actuels

Graphique 2. Part des semi-conducteurs dans les exportations coréennes totales

Source : MOTIE

Les exportations coréennes de semi-conducteurs (127 Mds USD en 2018) ont progressé de 29,4% sur un an. Si les exportations coréennes ont progressé de 5,5% en 2018 (605 Mds USD), les exportations hors semi-conducteurs, elles, n’ont progressé que de 0,7%.

La Corée est de fait exposée aux fluctuations d’un marché très volatil : les exportations coréennes, en recul de 8,5 % sur un an au 1er trimestre 2019, ont pâti du repli des ventes de semi-conducteurs (-21,5%). La fin du cycle d’investissement dans les data center, des stocks plus importants qu’attendu, et la faible demande mondiale, notamment chinoise, de smartphones, ont poussé les prix vers le bas.

Graphique 3. Variation et estimation des prix des mémoires DRAM et NAND (Nomura)

Source : WSTS, Nomura estimates

De plus, les exportations de semi-conducteurs coréens risquent de prendre un coup supplémentaire dans les prochains mois, voir les prochaines années à venir. En effet, le Japon est le principal fournisseur de polymide fluoré, de photorésine et de fluore d’hydrogène, les trois principaux matériaux nécessaires pour la construction de semi-conducteurs. Le 4 juillet dernier, sur fond de tension diplomatique, le Japon a pris la décision de retirer la Corée du Sud de sa liste de pays bénéficiant de tarifs avantageux sur les exportations. Un choix lourd de conséquences pour la Corée et ses entreprises phares, Samsung et SK Hynix, qui dépendent entièrement des produits chimiques japonais dans leur chaîne de production. En 2018, la Corée achetait au Japon les produits nécessaires à la fabrication de semi-conducteurs pour une valeur de 11,7 Mds USD.

Pour faire face à cette situation, le gouvernement coréen a annoncé le 6 août qu’il débloquerait 7 800 Mds KRW (5,7 Mds EUR) sur les 7 prochaines années. Cela permettrait aux entreprises affectées par la décision japonaise de bénéficier d’une augmentation des fonds R&D, d’exemptions fiscales et de régulation moins contraignantes, afin de rechercher les matériaux nécessaires à la réalisation de leurs produits.

L’investissement en équipement, tiré ces dernières années par le secteur, s’est contracté au premier trimestre (-10,8% en volume par rapport 1er trimestre 2018), poussant la croissance au 1er trimestre 2019 en territoire négatif (-0,3% vis-à-vis du 4e trimestre 2018). Les analystes les plus pessimistes, qui doutent de la reprise de l’investissement et des exportations attendue par la Banque de Corée au 2e semestre, estiment que la croissance 2019 pourrait passer sous la barre symbolique des 2%.3.

3. Quels ajustements pour l’industrie coréenne?

La Corée dépend très fortement de la Chine, son principal débouché pour ses exportations de semi-conducteurs avec 41% du total. Or celle-ci  souhaite, à terme, développer sa propre filière, pour rendre sa chaine de production indépendante, ce qui réduirait les marges et, en cas de rattrapage technologique, les parts de marché coréennes. Lors des négociations commerciales sino-américaines, les fabricants chinois se disaient ouverts à renforcer leur approvisionnement auprès d’entreprises américaines. Le récent embargo américain envers Huawei pourrait, a contrario, profiter aux producteurs coréens de semi-conducteurs, suite au retrait de certains fournisseurs clés comme Broadcom, Qualcomm et ARM.

La Corée souhaite par ailleurs réduire sa dépendance aux mémoires, considérées comme le secteur au moindre potentiel des semi-conducteurs : le gouvernement a annoncé un investissement de 850 M USD pour le secteur du « non-mémoire » (processeurs, capteurs d’image ou chipsets gérant les flux de données), représentant 65% du marché total, et actuellement dominé par les Etats-Unis. Samsung va notamment réorienter ses investissements vers le non-mémoire, en particulier les semi-conducteurs systèmes.

Le gouvernement souhaite aussi encourager le fabless (conception des produits uniquement, comme Broadcom et Qualcomm) et les fonderies (sous-traitants, comme le taïwanais TSMC, qui détient plus de 50% du marché) : le président Moon Jae-in souhaite faire de la Corée le leader mondial des fonderies en 2030 – Samsung Foundry est devenu le 4e acteur du marché en 2018 – et obtenir 10% des parts de marché du fabless d’ici 2030.

L’économie coréenne cherche également à diversifier plus largement ses exportations. Tout en investissant suffisamment pour garder un avantage technologique critique sur la concurrence dans les semi-conducteurs, les autorités souhaitent développer d’autres relais de croissance, et développer des filières plus créatrices d’emplois que les semi-conducteurs, alors même que le sujet de l’emploi est au cœur de la politique économique du gouvernement.

*Ce paragraphe a été rajouté par la rédaction de Corée Affaires le 9 août 2019

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