Le recrutement des étrangers dans les Chaebols : quelles tendances ?

2019 August 22

Par Philippe Tirault, directeur général de DHR International Korea Limited

Philippe Tirault, avec plus de 25 ans d’expérience dans le secteur du recrutement de cadres, est directeur associé pour la Corée au sein de DHR International. Il a commencé sa carrière dans ce domaine en fondant sa propre entreprise de recrutement en 1987, qui s’est développée dans 7 pays du continent asiatique.

Le recrutement d’étrangers dans les sociétés coréennes n’est pas un phénomène nouveau.

En 1997, le groupe Samsung a créé ce qui est maintenant GSG (Global Strategy Group). Leur idée ? Créer une société de consultants internes organisée sur le modèle des grands cabinets de conseil (McKinsey, BCG, Bain). Les consultants étaient directement recrutés lors d’entretiens sur les campus des grandes universités. Cela devait permettre de créer un pool de talents pouvant prendre des responsabilités dans le groupe à l’issue d’un contrat de 3 ans avec GSG. Toujours dans le groupe Samsung, chez Samsung C&T et chez Samsung Engineering, des étrangers ont rejoint ces sociétés pour diriger certaines divisions ou des lignes de métier.

En effet, à la suite du bouleversement créé par la crise asiatique, beaucoup de groupes coréens et d’institutions financières ont décidé de recruter des étrangers pour attirer des idées innovantes et cultiver une manière nouvelle de se développer.

LG Electronics a adopté en 2003-2004 ce concept de changement de manière radicale. Grande nouveauté : le CEO décida que cinq sur sept des membres du comité exécutif seraient étrangers ! Cela créa bien sûr des remous internes. L’organisation n’était pas prête, engendrant plus de complications que de réelles améliorations. 2 ans plus tard, le PDG se faisait évincer et remplacer par un membre de la famille fondatrice du groupe : un fiasco pour les étrangers qui ont été poussés à partir. Avec le recul, on peut s’interroger sur le résultat de cette expérience. Pendant ces deux ans de « test », le cours de l’action de LG Electronics a pourtant fortement augmenté et le vice-président exécutif en charge de la chaîne d’approvisionnement, un Français, a généré des économies annuelles de 1,6 milliards de dollars.

Autre exemple : SK Telecom a donné le rôle de directeur des ressources humaines à une étrangère. A l’époque, le groupe avait fait de son développement à l’étranger une priorité stratégique. Après une tentative de percée sur le marché américain et en Europe de l’Est, les plans de développement se sont retrouvés mis à mal et la directrice des ressources humaines remerciée.

Doosan a été plus lent à inviter des étrangers, cependant en 2006, l’entreprise a nommé un PDG américain à la tête de Doosan Infracore. Cette personne avait profité de sa longue relation établie avec le groupe coréen, par son travail de conseil chez McKinsey.  De même un CEO étranger a été nommé pour la filiale de Doosan Infracore spécialisée dans le matériel de construction, après l’achat de l’entreprise Bobcat.

 

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Samsung GSG existe toujours mais avec des effectifs plus réduits : de 150 personnes à son apogée, l’équipe est passée à 60 éléments aujourd’hui. Dans ses bureaux, une carte de monde représente les  anciens de GSG qui travaillent au sein du groupe Samsung partout dans le monde. La liste est de manière surprenante très courte. Le profil de recrutement a évolué : en parallèle du démarchage sur les campus, l’entreprise cherche à recruter directement auprès des cabinets de conseil des talents bénéficiant déjà d’expérience. Chez Doosan, les difficultés rencontrées par les divisions dirigées par les étrangers ont entraîné des départs, dont les postes vacants ont été remplacés par des personnes coréennes.

Actuellement, le nombre d’expatriés travaillant dans la péninsule pour des sociétés coréennes a fortement diminué, beaucoup de contrats n’étant pas renouvelés. Les postes de conseil d’administration auxquels les étrangers étaient invités (LG Electronics, Posco…) ont presque disparu. On compte aujourd’hui moins de 100 étrangers siégeant dans les comités d’administration en Corée.

Certains groupes continuent néanmoins à faire venir des expatriés dans leurs équipes.
Dans les domaines techniques, la demande est toujours forte pour les profils qui apportent des technologies encore non-développées localement. Hyosung par exemple cherche constamment des ingénieurs – souvent en retraite – pour remplir des rôles de conseil. Le cas de Hyundai Motor est également intéressant. Le groupe a recruté Peter Schreyer, le designer automobile allemand mondialement reconnu, après son départ d’Audi. Il a rejoint la Corée en tant que designer en chef de Kia Motors : quelques temps plus tard, les voitures KIA dépassaient les véhicules Hyundai dans les sondages en termes esthétiques. En 2014, Hyundai Motors recrute Albert Biermann, ancien patron de BMW M GmbH, filiale dédiée au Grand Tourisme et à la compétition. Un an plus tard, Hyundai lance la série N, rappelant curieusement la série M de BMW ! Depuis, 20 experts étrangers ont grossi les rangs du géant automobile. La nouvelle Genesis G70 est désormais un concurrent direct de la BMW série 3.

Ces cas illustrent bien que le recrutement d’experts étranger est devenu la cible principale des sociétés coréennes en mal d’innovation. Cependant au niveau du management, le besoin de communiquer en coréen et les barrières culturelles réduisent les chances pour les expatriés, et les sociétés se tournent souvent vers des profils biculturels qu’on appelle « kyopo », tirant parti du meilleur des deux mondes. Aujourd’hui, la Corée attire par la Hallyu et son succès économique : de plus en plus de cadres français s’interrogent sur la possibilité de venir en Corée y travailler. Malheureusement, à moins d’avoir des connaissances techniques pointues dans les secteurs stratégiques pour les sociétés coréennes, il y a de manière générale très peu d’opportunités de carrière pour ceux qui veulent tenter leur chance au Pays du Matin calme.

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