Quelles politiques en Corée du Sud pour bâtir les futures villes connectées ?

2020 February 5
by Corée Affaires

Par Frédéric Ojardias, correspondant de RFI et Mediapart

Depuis plus d’une décennie, des mesures diverses ont été mises en place, au niveau national comme municipal, pour construire les « smart cities » de demain. L’évolution la plus marquante : le secteur privé, vu comme un acteur incontournable, est au cœur de ces nouvelles politiques urbaines.

La Corée est si fière de ses politiques liées aux « smart cities » qu’elle cherche à les exporter : le 30 octobre, 350 représentants de 30 pays asiatiques étaient réunis à Séoul pour débattre et partager leur savoir-faire sur la question, dans le cadre d’un forum organisé par le Ministère de la législation gouvernementale. Lors des débats, un seul mot clé : dérégulation.

« Nous avons entamé une dérégulation pour supprimer toutes les règles inutiles qui  entravent la création de smart cities, parce qu’il est difficile d’intégrer les innovations rapides et les technologies de pointe dans le cadre des lois existantes », déclarait en ouverture le vice-ministre, Park Sun-ho, qui assurait que son gouvernement travaille à l’introduction d’un « bac à sable réglementaire » (regulatory sandbox) en la matière.

Cela fait plus de 10 ans que la Corée du Sud multiplie les politiques de développement de smart cities. En 2008 entrait en vigueur la « Loi sur la construction des « Ubiquitous Cities » – le mot était alors à la mode –  qui visait à faciliter la convergence entre les secteurs de la construction et de la communication. Sous l’égide du Ministère du territoire, des infrastructures et du transport (MOLIT), 38 villes pilotes étaient désignées et des projets étaient lancés dans le domaine de la sécurité et des transports.

Ces premiers efforts s’appuyaient surtout sur le secteur public. En 2017, cette loi est remplacée par une « Loi sur la promotion des Smart Cities », qui fait cette fois du secteur privé un acteur central. L’accent est mis sur l’aspect « logiciel » des villes connectées et sur la participation accrue des citoyens, à travers des plates-formes de partage et des forums baptisés « Living Labs ». Les secteurs visés sont élargis et incluent l’énergie, la gestion de l’eau, la santé, l’environnement.

En 2018, un amendement met en place un socle législatif permettant la création de villes pilotes à Busan et Sejong. Des « zones de promotion pour la croissance innovantes », destinées aux startups, sont décrétées. La loi est adaptée pour les expérimentations en matière de drones et de véhicules autonomes. En 2019, un nouvel amendement permet de soutenir de nouveaux secteurs comme les énergies renouvelables et les véhicules partagés (type SOCAR).

Cette « loi smart city » prévoit, entre autres, des provisions pour la protection de la vie privée et des mesures de soutien à l’industrie via des prêts et des subventions. Elle vise à intégrer les TIC dans les constructions urbaines et à faciliter le partage des données (rendues anonymes), afin de faciliter l’émergence d’applications et de services venus du secteur privé.

Au niveau local, les autorités se montrent aussi très actives. La smart city de Songdo/Yeongjong/Cheongna cherche ainsi à attirer davantage de startups et de PMEs, « pour qu’elles puissent tester directement de nouveaux services », explique à Corée Affaires Kim Jong-won, représentant de la division Smart City de la Incheon Free Economic Zone (IFEZ). Kim Jong-won reconnaît les « limitations » du précédent modèle, basé essentiellement sur le secteur public. « Nous avons prévu de construire à Songdo un incubateur de startups. Nous voulons un espace où les startups passionnées et des fonds de capital-risque puissent se rassembler, à l’image du modèle de la Station F en France. »

« Nous avons aussi prévu de partager de nombreuses données (vidéos, capteurs divers) récoltées dans la ville », ajoute Kim Jong-won, qui veut offrir des « opportunités de coopération » aux entreprises françaises innovantes. Songdo entend enfin améliorer la participation des habitants via des « sondages et des réunions publiques » et via l’ouverture de canaux de communication sur les réseaux sociaux.

La capitale, Séoul, cherche elle aussi à mieux impliquer ses citoyens dans la mise en place d’initiatives urbaines connectées et a instauré divers canaux dans ce but, comme les comités baptisés « Smart citizen community projects ». Elle reçoit en moyenne 240 suggestions par jour. Le maire, Park Won-soon, se présente en fervent défenseur de ces technologies : dans son bureau, un mur entier est occupé par un immense écran tactile qui lui donne en temps réel, d’un clic, l’état du trafic dans la ville, ou encore les images des caméras publiques de surveillance.

D’ici 2022, 50 000 capteurs seront ainsi installés à travers la ville pour collecter des données (trafic, pollution, bruit, etc.) qui seront ensuite partagées avec le secteur privé afin de « créer de nouveaux modèles de business », explique Ko Kyeonghee, directeur de la division smart city de la municipalité. Elle précise que 183 applications utilisant ces données ont déjà vu le jour. Exemples : la mise en place d’un service de bus de nuit aux itinéraires optimisés grâce au « big data », le partage de places individuelles de parking, ou un système de prédiction de la demande en taxis par l’intelligence artificielle. « Séoul est en train d’ouvrir toutes ses infrastructures publiques, telles qu’hôpitaux, routes et stations de métro pour en faire des plateformes d’essai afin que le secteur privé puisse tester ses technologies et ses services innovants ».

Dans le district de Guro a aussi été construit un « smart city center » destiné à soutenir les PME et les startups via des aides financières, des services de consulting et des équipements de construction de prototypes. « N’importe quelle entreprise qui fait des affaires à Séoul, ou qui y a un bureau, peut bénéficier de ce soutien », précise Ko Kyunghee (1). « Les PMEs innovantes françaises peuvent participer aux projets smart city de Séoul. Les entreprises étrangères peuvent aussi bénéficier de fonds de soutien », ajoute-t-elle. Un « smart city funds » d’une valeur de 250 milliards de wons doit ainsi être créé d’ici 2022.

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