Coronavirus: en Corée du Sud, la mobilisation exceptionnelle porte ses fruits

2020 March 20

Technologie, test à grande échelle, transparence, et mobilisation des habitants sont les ingrédients de la stratégie volontariste adoptée par le pays pour endiguer l’épidémie.

Par Sébastien Falletti

Des agents masqués et revêtus d’une combinaison de protection désinfectent, le 13 mars, une station de métro de Séoul. JUNG YEON-JE/AFP

Les smartphones vibrent à l’unisson dans l’habitacle du bus filant en trombe, et aussitôt les yeux en meurtrière dépassant des masques se plongent vers les écrans. Un nouveau malade vient d’être testé positif au coronavirus dans le quartier huppé d’Hannam-dong, niché au cœur de Séoul, annonce une notification de la municipalité, ce 12 mars. Comme un seul homme, chacun consulte avec anxiété l’itinéraire détaillé du patient de peur d’avoir croisé ses pas ces derniers jours.

Ce Polonais de 35 ans de retour d’un voyage en Europe, avait pris le train rapide reliant l’aéroport international à la capitale sud-coréenne le 10 mars vers 9 h 30 heures du matin, avant de passer à la supérette et de se reposer l’après-midi chez lui, dévoilent les données publiées par les autorités sanitaires. Vers 18 heures l’homme va dîner à la Pizzeria d’Buzza avant de se rendre dans la supérette voisine une heure plus tard. «J’ai un peu peur car je suis allé dans un café juste en face à ce moment-là», explique Sohyun, 33 ans.

Depuis l’arrivée du coronavirus sur la péninsule, le 20 janvier, le quotidien des 50 millions de Sud-Coréens est rythmé par ces alertes envoyées par les municipalités où ils résident, les invitant à appeler le numéro 13 39 dès le moindre doute. Un à un, l’itinéraire des plus de 7700 malades est reconstitué grâce aux interrogatoires des patients et les données de terminaux de cartes bancaires. Celui-ci est dévoilé au grand jour par les autorités au nom de la «guerre» contre l’épidémie déclarée par le président Moon Jae-in.

La démocratique et high-tech Corée du Sud a recours au big data pour tracer le virus au plus près, et confondre les malades qui camoufleraient leur mal, mettant en danger leur entourage. Avec en ligne de mire la secte Shincheonji, dont les adeptes suivent une stratégie prosélyte en cachant leur identité, et sont à l’origine de l’explosion de l’épidémie, représentant à eux seuls 60 % des malades dans le pays, essentiellement dans la ville de Daegu, surnommée le «Wuhan coréen», à 300 km au sud de la capitale. Seul le nom des malades reste confidentiel, dans cette opération de transparence qui fait grincer des dents chez certains, pointant une atteinte à la vie privée, prenant même la main dans le sac des couples adultères. «Nous ne mettrons pas en péril les droits de l’homme et la confidentialité des patients», a juré Jeong Eun-kyeong, le directeur général du Korea Centers for Disease Control and Prevention (KCDC) qui pilote la campagne contre le Covid-19 comme une opération militaire.

Campagne de tests à grande échelle

Technologie, test à grande échelle, transparence, et mobilisation des habitants sont les ingrédients de la stratégie volontariste adoptée par le pays du matin calme, pour endiguer la maladie venue de la Chine voisine. La quatrième économie d’Asie, adepte du «pali pali» («vite vite») n’a pas traîné face à la menace et récolte aujourd’hui les fruits de ses efforts après plusieurs semaines d’alerte «rouge».

Jeudi, le nombre de nouveaux cas détecté est tombé à 110, la progression la plus faible depuis deux semaines, et essentiellement concentré dans les foyers méridionaux à 300 km de la capitale Séoul, toujours relativement épargnée avec 225 cas. Sans prendre de mesure de blocus à la chinoise, ni mettre son économie à l’arrêt, le pays semble endiguer la menace d’une épidémie à l’échelle nationale. «La courbe est en train de s’aplatir. C’est un modèle remarquable de lutte énergique et ciblée contre l’épidémie, en maintenant les libertés publiques», juge un haut diplomate européen en poste à Séoul, le distinguant des méthodes autoritaires menées par Pékin. Les autorités refusent de crier victoire, et redoublent de vigilance, en particulier concernant les voyageurs arrivant d’autres régions infectées, dont l’Europe, désormais considérés comme une menace prioritaire. «Il est trop tôt pour être optimiste», a déclaré Moon, qui doit faire face à des élections législatives délicates le 15 avril et subit les foudres de l’opposition conservatrice.

Le spectre d’une épidémie silencieuse hors du foyer de Daegu, demeure, mais la tendance à la baisse continue des nouveaux cas, malgré la découverte d’un nouveau «cluster» de malades dans un centre d’appels de la capitale en début de semaine, est encourageante. En quelques heures, les proches des 90 nouveaux patients ont été contactés un à un et testés, et la tour de bureaux comme la station de métro désinfectées.

Les statistiques ont d’autant plus de crédit que la Corée du Sud a mené une campagne de test à grande échelle sans équivalent en Europe. Le pays a déjà testé plus de 210.000 personnes, avec une capacité de 18.000 tests par jour, loin devant l’Italie, record pour le Vieux Continent avec 50.000 tests. Une prouesse logistique rendue possible par la mobilisation de l’appareil industriel et un investissement social massif, car le test est pris en charge pour toute personne jugée «à risque». Une approche systématique qui accouche du taux de mortalité le plus faible du monde, à 0,6 %, bien en dessous de ceux de l’Italie ou de la France ou de la Chine.

La mobilisation vigilante de la population au quotidien, qui prend la menace du virus au sérieux, mais avec calme, est l’autre atout d’une nation habituée à vivre à la merci de l’artillerie de sa rivale la Corée du Nord. «La crise fait partie de la culture coréenne», juge Philippe Li, avocat au cabinet Kim & Chang, où la moitié des employés sont en télétravail, et les réunions ajournées depuis des semaines.

Devant les pharmacies les longues files d’attente disciplinées s’étirent en quête des masques en rupture de stock, accessoire désormais indispensable au quotidien dans cette nation de tradition confucéenne, où le bien du groupe passe avant l’individu. Chacun porte un flacon de gel hygiénique dans la poche et les cafés et boutiques sont désinfectés régulièrement. «Le principe de précaution s’est installé au quotidien, mais la vie continue. Les Coréens s’inquiètent désormais plus de la situation en Europe, ou de l’effondrement de la bourse», explique Philippe Li. Le décrochage de la croissance mondiale, menace d’un effet boomerang le pays, fortement exposé au vent de la mondialisation. La crise sanitaire menace d’accoucher d’une autre sur le front économique.

Article paru dans Le Figaro
https://www.lefigaro.fr/international/coronavirus-en-coree-du-sud-la-mobilisation-exceptionnelle-porte-ses-fruits-20200313

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